Annexe
IX
Témoignage du Dr. Michel Bounias
relatif au problème de l'éradication du varron des bovins
(copie)
République Française. Ministères de l'Agriculture, Ministère de la Recherche et des Universités.
New York Secretary of State Dpt. of Education joint direct authorities. The Alexandria Institute of Medecine, New York (USA)
Université d'Avignon et INRA-DSPE. Unité de Biomathématique et Toxicologie, chemin du Petit Bosquet. F-84390. Saint-Christol d'Albion. France
date : 9 avril 2001
Dr. Michel Bounias, Professeur, Directeur de Recherche INRA (Dépt. Santé des Plantes & Environnement), Directeur Scientifique à l'Alexandria Institute of Medecine ( New York), Expert Extérieur de la Commission d'étude de la Toxicité des Produits Antiparasitaires à Usage Agricole et des Produits Assimilés, des Matières Fertilisantes et Supports de Cultures, Agréés par le Ministre de l'Agriculture et de la Pêche (J.O.R.F. du 15/10/98, p.15616, NOR AGRG980 1947 K)
Témoignage relatif au problème de l'éradication du Varron des bovins
Introduction
Mon avis de scientifique a été sollicité au sujet d'une procédure d'éradication qui aurait été imposée par décision administrative, et à la suite de laquelle des éleveurs réfractaires auraient été traduits devant les tribunaux.
Considérations générales
L'éradication d'une espèce vivante, quelle qu'elle soit constitue, d'un point de vue pratique, une démarche à la fois illusoire et dangereuse.
(i)- Illusoire car une éradication totale est pratiquement irréalisable, du fait de la capacité d'adaptation immédiate ou potentielle d'un parasite à des hôtes de substitution, et de l'absence d'efficacité totale et absolue des moyens mis en oeuvre à cet effet : là encore, la capacité adaptative des parasites dépasse les possibilités des méthodes de lutte. A titre indicatif, depuis le milieu du XXe siècle, un accroissement de 3300% de l'usage de pesticides s'est traduit par un accroissement des PERTES de récolte de 20 % et une multiplication par 30 du nombre de parasites majeurs ( W.J Crinnion, 2000 : Alternative Medecine Review, 5(5), 2000. ). S'agissant de la seule toxine du Bacillus thuringiensis introduite dans le génome de végétaux, plus de 500 espèces d'insectes lui sont déjà résistantes dans le monde ( McGaughey et al., 1992, Science, 258, 1451-1455).
(ii)- Dangereuse, car AUCUN traitement n'est spécifique d'une seule espèce ( la plupart des insecticides sont toxiques pour les vertébrés et même pour les plantes, les herbicides sont toxiques pour les animaux et les fongicides sont également multivalents ( cf. M. Bounias, Traité de Toxicologie Générale, Springer-Verlag, 2000, 799 pages ). En outre, une très faible partie seulement des traitements ( Pimentel, 1995, J. Agric. Environ. Ethics, 8, 17-29 ) atteint les cibles elles-mêmes, le reste entraînant des effets nocifs dits "non-intentionnels" sur les espèces ou sur les tissus à protéger. En revanche, les ennemis naturels agissant dans les écosystème équilibrés contrôlent 99 % des espèces classées parasites ( De Bach, 1974, Biological control by natural ennemies, Cambridge Univ. Press ).
Lorsqu'une espèce considérée comme nuisible aux activités humaines atteint un stade de pullulation, son éradication partielle entraîne déjà des conséquences dévastatrices statistiquement prédictibles sur la plupart des espèces de population réduite, dont le rôle positif sur l'écosystème naturel n'est souvent qu'imparfaitement connu, voire ignoré.
Considérations spécifiques
Les traitements disponibles contre le varron ne sont ni spécifiques, ni d'une efficacité absolue (M. Bounias, 2000, J. Environ. Biology, 21(4), 275-285 ). Leur efficacité dépend d'un excédent de dosage dont les effets toxiques sur l'animal-hôte, sur le fermier et sa famille, sur le consommateur et sur l'écosystème agro-pastoral, ne sont qu'imparfaitement évalués, au moyen de méthodes standardisées ne s'appliquant qu'à des populations présentant des caractéristiques moyennes.
En ce sens, le Principe d'Action de Précaution n'a jamais été appliqué au cas de l'éradication du Varron. Il convient de rappeler que ce principe n'appelle pas à l'inaction mais à l'anticipation sur l'évaluation ( aux frais du demandeur ) du rapport entre le bénéfice escompté d'une action à grande échelle et les inconvénients que celle-ci peut entraîner, puis à une prise de décision démocratique, c'est à dire à laquelle sont associées toutes les parties impliquées, en présence d'une série d'options correctement évaluées ( J. Cairns Jr. ( Acad. Sci. USA ), 1996, Biodiversity and Conservation, 5, 1164-1170 ).
Parmi les facteurs à prendre en considération figure donc l'évaluation du réel préjudice causé par l'espèce incriminée, et l'évaluation de son rôle et de son utilité présente ou potentielle dans l'écosystème. Cela n'a pas été effectué.
Discussion et conclusions
Le véritable problème est celui des causes de pullulation d'un parasite. En l'occurrence, l'occupation inconsidérée du milieu naturel, l'altération des écosystèmes par des activités humaines constamment croissantes, jusqu'à la rupture de leur fonctionnalité, entraînent des déséquilibres que les technologies ne sont jamais parvenues à compenser. Au contraire, les dégâts causés par leur recours doivent en permanence être corrigés par de nouvelles technologies dont les effets non-intentionnels sont de moins en moins évalués, du fait du raccourcissement des délais et du coût des études. Dans le cas du cheptel, qu'il s'agisse de Varron, de fièvre aphteuse ou d'autres maladies, l'affaiblissement de la capacité de résistance des animaux est une conséquence de l'excès de pression de sélection selon des critères économiques édictés dans l'ignorance des lois de la biologie.
L'espèce humaine s'est arbitrairement dotée d'une doctrine de croissance économique fondée sur le dogme de l'"exemptionnalisme", selon lequel elle est dispensée des contraintes auxquelles sont soumises toutes les autres espèces vivantes. Or, l'expérience a constamment montré que ce dogme est erroné. Lors du 1er Symposium ONU-UNESCO-ICSU sur l'Avenir de Notre Civilisation, j'ai apporté une démonstration mathématique de principes vers lesquels tendent à converger les travaux des écologues, à savoir :
(i) l'écosystème planétaire peut évoluer vers un optimum à condition que sa continuité soit respectée ( toutes les espèces doivent être admises à poursuivre leur évolution ).
(ii) Cet optimum tend vers une complémentarité maximale entre les espèces pour l'usage des habitats et des ressources ( ce qui doit minimiser la compétition et impose une diversification croissante des espèces et des niches ).
(iii) Chaque espèce doit contribuer à constituer l'habitat et les ressources d'autres espèces ( clause de mutualisme ) ( M. Bounias, 1999, The future of life on Earth : ecosystems as topological spaces, World Scientific). Le phénomène de co-évolution est appelé à conduire chaque espèce vers une place précise dans ce schéma, et tout parasite se trouve à une phase de son évolution plus ou moins proche ou encore éloignée de son rôle final : aucune espèce ne détient donc le droit, au sens biologique, d'interrompre cette évolution arbitrairement.
A l'évidence, l'économie contemporaine, y compris dans le cas de l'éradication du Varron qui en est un épisode, s'inscrit à l'opposé d'un tel schéma qui, seul, pourrait laisser espérer que l'ensemble de la communauté vivante ( dont l'espèce humaine dépend entièrement ) puisse avoir un avenir. Une économie de complémentarité serait cependant la seule voie viable, et il paraît sain que des individus et des communautés s'emploient à infléchir dans ce sens l'orientation des activités humaines.
Etabli au titre du service public
Michel Bounias