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           Annexe XIV

 

La dérive de la bio, tricherie ou maladie de société? 

       L'agriculture biologique officielle fait mieux que Jésus : elle ne multiplie pas que les pains et les poissons, elle inonde ses clients de produits "de qualité", à partir de quelques exemplaires obtenus sous l'oeil   vigilant des contrôleurs. Grâce à elle, une tonne devient dix tonnes, voire plus si affinité.  

       Dénoncer ce scandale s'avère nécessaire mais insuffisant à résoudre la crise qu'il révèle. Pour y  parvenir, il faut en rechercher les causes, ce qui dérangera beaucoup de monde.

       Au départ, la bio devait produire propre et ainsi générer une société différente, par le respect du vivant, par la recherche systématique de la qualité, par les  gains de santé qui en découleraient  et par les nouveaux rapports sociaux qui allaient s'établir.  

         Dans la pratique, qu'est devenue la bio ?

 Elle ne recherche plus la qualité, mais le  respect d'un cahier des charges où chaque  obligation est dérogeable. La plupart des animaux élevés en bio sont soignés conventionnellement à l'abri des dérogations. Le cahier  des charges admet deux traitements par an, en plus des obligations. Par traitement, il ne faut pas  comprendre une injection ou une ingestion, mais bien toutes les prises nécessaires  à "guérir" l'affection à l'origine de la décision.  Le traitement peut durer plusieurs semaines. D'ailleurs, les produits  bios ne garantissent plus "sans traitements antibiotiques", mais "sans résidus". Ce dernier terme a  une définition  légale : résidus inférieurs à la LMR (limite maximum résiduelle). Il s'agit d'une obligation légale qui ne devrait pas servir d'argument publicitaire. Tous les produits sur le marché devraient être "sans résidus", bios ou non bios. Il n'y a guère que le Guide de la viande bio  (1) pour prétendre qu'il n'y a pas d'antibiotiques dans cette viande.  

       Pour les plantes c'est la même chose avec les désherbants "biodégradables", ou les produits admis en bio mais utilisés à de telles doses qu'ils deviennent dangereux  (2).  La roténone par exemple atteint le système nerveux. Les Indiens en mettaient sur leurs flèches pour paralyser le gibier. Certains légumes  bios peuvent présenter une dangerosité pour le consommateur s'ils ont été trop traités avec  ce produit, ou d'autres comme le cuivre. Le traitement ne devrait être  que le dernier recours pour sauver une récolte quand  on a échoué dans la recherche des équilibres. Pratiquement,  c'est l'unique moyen de défense. Comment faire autrement quand les salades sont cultivées sur des hectares en mono variété, quand les vignes ne sont que des champs de clones  (3) , etc...  

         Aujourd'hui il existe sur le marché des désherbants qui disparaissent à l'analyse (4) . Comment ce miracle est-il possible ? Tout simplement parce que la molécule dite active n'est qu'un leurre. Dès qu'elle entre en contact  avec le sol elle éclate et forme de nouvelle molécules. Ces dernières n'apparaissent pas à l'analyse car elles ne sont pas recherchées puisque inconnues. Il suffit donc d'utiliser un tel produit qui laisse subsister quelques herbes très visibles, comme les coquelicots, pour que l'agriculteur abuse le contrôleur et le laboratoire.  Enfin, du moins ceux qui veulent bien se laisser abuser, car il existe un moyen très simple de connaître la vérité. Il suffit de prélever un  peu de terre et d'y semer des graines  sensibles au désherbant. Si elles ne germent pas, c'est qu'il y a quelque chose  d'anormal, même si l'analyse  reste  muette. (5)  

       Les contrôleurs ne pratiquent pas cette méthode car  elle n'est pas prévue dans le cahier des charges,  peut-être parce qu'elle éliminerait trop de producteurs. N'oublions pas que ce sont les producteurs qui paient  les contrôles ! Si les contrôleurs disqualifiaient  trop de "clients" ils se condamneraient au chômage. La technique du semis utilisée par certains acheteurs, désireux d'avoir des produits sûrs, leur garantit la qualité de ce qu'ils acquièrent. Dans ce cas, l'acheteur diligente et paie le contrôle. Dans le cas de la production bio traditionnelle,  le contrôleur garantit, aux frais du vendeur, que le  produit correspond au cahier des charges. Le cahier dit qu'il ne doit pas y avoir  de traces de résidus à l'analyse, point à la ligne.  

       A ce stade de l'exposé on comprend que les gains pour la santé sont nuls ! Et je n'ai pas fini d'étudier la perversité du  système!  

       Quant aux rapports sociaux, il ne  faut pas en parler. La bio, en devenant industrielle, concentre les moyens de production. Elle reproduit le schéma de l'agriculture classique, elle ne génère rien de  nouveau sous le  soleil. Il n'y a  que  les étiquettes qui  font la différence, surtout celle des prix.  

       Le mot-clef de l'affaire vient d'être écrit : "prix". En agriculture, il n'y a pas de juste prix, car il n'y a pas de prix de revient ! Les subventions faussent tout. Elles maintiennent artificiellement des prix bas, faisant payer aux contribuables plusieurs fois ce que les consommateurs économisent. Elles encouragent des activités non  productives (troupeaux de moutons qui ne reproduisent pas ou très peu, champs  de tournesol jamais  récolté, ...). Elles permettent de museler la contestation. Elles favorisent  le développement des marchés parallèles et plus ou moins clandestins. Le nec plus ultra pour l'agro-bio consiste à obtenir les aides générales, plus les aides spécifiques à la bio, et de vendre directement aux consommateurs au prix maximum, tout en profitant de tous les avantages des dérogations qui limitent les pertes de rendement  et évitent bien du travail. Depuis  des années je répète qu'il faudrait une réflexion approfondie sur les prix...  

       Il paraîtrait  normal, à  première vue, que celui qui fait de la qualité vende plus cher que celui qui n'en fait pas. Je dis bien à première vue, car en fait ce n'est pas le prix mais le revenu net de l'agriculteur qui devrait  être plus élevé. Si l'agrobiologiste gagne plus que l'agrochimiste, il sera encouragé à poursuivre, et il fera des adeptes. Reste à savoir comment s'y prendre pour parvenir à  ce résultat. Le bénéfice c'est  ce  qu'il reste du prix de vente lorsque les charges ont été payées. Il y a donc deux façons d'accroître le revenu net : soit en augmentant le prix de vente, soit en diminuant les charges. La première solution paraissant la plus simple, l'agrobiologie s'y est engouffrée, se condamnant ainsi à mort.  

       En faisant payer plus cher le consommateur, le paysan a l'impression de se "venger" de  sa condition vis à vis du citadin, bénéficiaire des congés, des week-ends et de salaires enviés. Ce faisant, il s'asservit  aux payeurs, il perd son autonomie, sa liberté et sa culture. D'autant   plus que les autres producteurs, jaloux  des prix  élevés, se dépêchent de baptiser leurs produits.    D'où la nécessité de faire des contrôles,  aux frais des agrobiologistes, ce qui réduit d'autant leur bénéfice, au profit du faux bio qui n'a pas de contrôle à payer  !  Le tricheur  peut   vendre un peu meilleur marché que le producteur honnête,  il gagnera encore plus que lui et lui prendra sa clientèle. Les prix élevés génèrent le  faux bio entraînent des sur-coûts par les contrôles, ce qui impose des prix élevés, etc... Nous sommes dans un cercle vicieux qui ne fait que renforcer la main-mise de l'administration (privée ou publique) sur la profession, au détriment de toute idée autogestionnaire. Sans pour cela  accroître significativement la qualité des produits, car il en est de là comme du dopage, au fur et à mesure que les contrôles progressent les labos contournent les difficultés. Les tricheurs sont toujours en avance d'un labo, quand ce n'est pas de deux.

       Par ailleurs, alléchés par la plus-value des bios, une kyrielle d'officines proposent des analyses, des intrants, des services qui garantissent les produits... moyennant finances bien entendu... au détriment du bénéfice des agrobiologistes.  

       En bout de chaîne,  l'agrobiologiste honnête a un bénéfice inférieur à celui des tricheurs, et même parfois à celui des agrochimistes. Pour couronner le tout, il sait très bien que lorsqu'il produit une tonne de marchandise, il  s'en vend plusieurs dans le commerce de détail. Excédé de se voir frustré du bénéfice escompté et de voir son travail plagié au profit de tricheurs, il se dit qu'au lieu de vendre à un grossiste qui s'enrichit, pourquoi ne pas  le  faire lui-même. La mode étant   la vente directe, beaucoup l'ont adoptée avec les pratiques du business. Le producteur n'a, lui aussi, plus de rupture de stock. Lorsque sa production est entièrement vendue, il va s'approvisionner au meilleur marché qu'il revend plein pot aux gogos.

       Personne ne dit rien car toute la filière y trouve son compte. L'agrobiologiste qui gagne enfin quelques sous facilement, le producteur classique qui vend un peu plus cher sa marchandise, la filière touristique qui peut se permettre  de faire venir beaucoup de personnes qui trouvent toutes de quoi acheter  et qui font vivre l'ensemble du commerce, les contrôleurs qui voient se multiplier les demandes de certification, etc, etc.... Tout le monde se tient par la barbichette et personne ne parle pour ne pas avoir la tapette. Quant au consommateur on lui souhaite bon appétit. Il n'y a que la foi qui sauve.

     Par contre  

si l'agrobiologie avait recherché la baisse des coûts de production, pour gagner autant qu'elle il aurait fallu l'imiter, ce qui aurait généré la bio et non plus le faux bio. Cette option était possible grâce aux médecines douces, aux produits phytosanitaires auto-produits, à la traction animale, etc...

       L'idée essentielle à la base de la bio était le respect des écosystèmes. Au lieu de dépenser des fortunes en produits et en énergie pour s'opposer à un déséquilibre, mieux vaudrait favoriser le maintien des équilibres naturels. Si les hommes n'avaient pas mangé à leur faim dans le passé, l'humanité n'existerait plus. L'aide alimentaire internationale n'est que le service après-vente de la société industrielle destructrice des équilibres. Certes,  il y eut des famines, mais elles n'eurent aucune commune mesure avec la pauvreté actuelle. Les maladies du  bétail ou des plantes qu'il faut soi-disant combattre pour nourrir l'humanité n'ont jamais remis en cause l'existence de l'homme dans le passé. Tout simplement parce qu'un équilibre apparaissait qui permettait de sauvegarder la vie. En Irlande au XIXème siècle, lorsque la famine régna à cause de la maladie des pommes de terre, les récoltes de céréales auraient permis aux autochtones de vivre, si les Anglais ne les avaient pas confisquées. Les Irlandais ne sont pas morts à cause du  mildiou, mais par la faute du colonialisme. En allant à l'encontre de l'équilibre naturel on a justement créé les conditions qui imposent l'emploi massif des  traitements. Prétendre qu'il faut nourrir beaucoup plus d'êtres vivants n'est pas plus sérieux. Si pour les nourrir aujourd'hui il faut détruire la vie sur terre,  leur survie momentanée ne servira pas à grand-chose. Il serait plus raisonnable de remettre en cause la démographie galopante. Ce qui reviendrait à condamner le colonialisme occidental qui a détruit des cultures parfaitement équilibrées. Actuellement il vaudrait mieux parler d'écolonialisme, mais le résultat reste le même.

       En favorisant les équilibres, en évitant de créer des vides écologiques, l'agrobio devrait permettre une production propre basée sur la vie  et non pas sur la destruction permanente. Il ne sert à rien de produire de grosses quantités de  marchandise si les surplus ainsi obtenus coûtent cher et résultent d'une pollution pathogène de tout le vivant. Le prétexte de nourrir l'humanité pour accroître les rendements ne tient pas la route, car nos productions "miracles" ne sont que le résultat de la destruction de la capacité productive du tiers-monde. Ces surplus, résultat de leur paupérisation, sont la plupart du temps détruits, soit faute de trouver des acheteurs, soit par pur gaspillage, soit pour des raisons sanitaires résultant de la surproduction. Les crises de la fièvre aphteuse et de la vache folle illustrent à merveille cette absurdité. Nous pillons le tiers-monde de ses protéines, et nous brûlons les animaux nourris avec le produit de ce vol.

       Parce qu'elle a choisi la solution des prix élevés, la bio fait la même chose. Elle n'a pas d'autre solution, sauf à revenir sur cette option, et à remettre en cause tout son fonctionnement. En décidant de diminuer les coûts de production, elle génèrerait de petites fermes. Il leur faudrait une main d'oeuvre   importante, la spécialisation disparaîtrait au profit de productions variées et complémentaires, etc... Bref, le contraire de ce que veut et provoque l'Europe. Regardez la Pologne qui, pour adhérer à l'Union Européenne, va devoir faire disparaître 2/3 de ses agriculteurs (6) . Autant de chômeurs qui arriveront sur le marché du travail, autant de travailleurs que la machine remplacera au prix d'une pollution toujours croissante et de la disparition de la culture rurale.

       Ce que je viens d'écrire appelle deux remarques. Ce n'est pas faire un retour au Moyen-Age que de parler de petites fermes et de productions non spécialisées. Dès que la machine prend le pas sur l'homme, elle lui impose ses règles, elle déshumanise son travail. On ne parle plus en termes  d'équilibre naturel, de respect des écosystèmes, mais de respect des équilibres financiers. Il faut se spécialiser pour rentabiliser la machine, ce qui aggrave le déséquilibre des sols qui appelle encore plus de traitements... Si c'est vivre au Moyen-Age que de respecter les rythmes et les équilibres de la vie qui existent depuis la nuit des temps, alors je suis résolument moyennageux et fier de l'être, et j'ai  honte du "progrès".

       La deuxième remarque concerne  le contrôle de la qualité des produits mis sur le marché. Le système que j'appelle de mes voeux ne produira pas des biens standardisés, calibrés, aux normes, comment être sûr qu'ils ne sont pas frelatés ?  Il n'y a jamais de certitude absolue, mais je crois pouvoir proposer un moyen. Au lieu de faire contrôler les agriculteurs  par des organismes dispensateurs d'agréments qui déresponsabilisent ( "j'ai l'agrément donc mon produit est bon" ), je propose que se créent de très petites et très locales associations de paysans qui définiront la qualité qu'ils garantissent à leurs clients. Si une fraude est découverte par le consommateur ou l'administration, l'ensemble du groupement sera pénalement et financièrement responsable. Soyez-en sûrs la triche n'ira pas loin. Je n'innove en rien, car les notaires fonctionnent sur ce modèle. Ajoutez l'interdiction  aux groupements de se dissoudre dans des organisations plus vastes, ce qui n'empêche pas le fédéralisme, mais condamne la disparition de la responsabilité personnelle, et vous avez un schéma de fonctionnement qui rend inutile la plupart des labos et tous les organismes de certification et de labellisation.

       Il ne s'agit pas de faire un super-bio, mais d'agir pour que l'étiquette corresponde à la réalité et non à un cahier des charges dérogé en permanence. Dans le fonctionnement que je propose, le consommateur prend à sa charge les contrôles, comme pour les produits industriels. Il n'est d'ailleurs pas logique que ce soit les producteurs "propres" qui doivent garantir leurs produits. Ce devrait plutôt  être les utilisateurs d'intrants dangereux qui  auraient à leur charge d'apporter la preuve qu'ils ne vendent rien de nocif. Le coût financier du contrôle changerait logiquement de camp ce qui ne ferait qu'accélérer la conversion à la bio.

       Au lieu de cela,  des bureaucrates définissent au ministère ce qui est bien et ce qui est mal. Discutent les dérogations et organisent le marché dans le seul but de  la pérennisation de leur emploi. L'exemple de l'éradication du varron éclaire ce constat d'un jour accablant. 

Alors que toute sa spécificité  résidait dans le respect des écosystèmes, la bio a accepté le principe d'éradication : en l'occurrence d'un parasite du bovin. Ce faisant elle détruisait ses bases, et elle ouvrait la porte à une gigantesque supercherie. En effet, comme il est écrit  dans les cahiers des charges que les traitements obligatoires seront faits sans réserve, la multiplication des obligations permet de produire du bio en utilisant les produits chimiques. Encore quelques obligations  supplémentaires et la différence entre le bio et le chimique sera à l'avantage du chimique qui, vendant moins cher, ne pourra pas se payer autant de traitements que le bio !

       Si l'éradication du varron a déclenché la vache folle,  comme la preuve ensemble aujourd'hui apportée, les bios par leur lâcheté (et avec eux tous les écolos et groupes de protection de la nature) en seront particulièrement responsables car ils l'ont acceptée. Dans un bulletin d'information d'agrobio, un vétérinaire se demande de quel droit on a pu vouloir éradiquer un être vivant (7) .Bonne question, qu'il aurait dû se poser avant que le varron ne soit éradiqué sur  son département avec sa complicité. Il en reste au débat philosophico-scientifique. Lorsque demain on lui demandera des comptes, il montrera cette publication et jouera les innocents.

       Combien de viticulteurs se sont opposés à l'éradication de la cicadelle ( insecte proclamé vecteur de la flavescence dorée, maladie de la vigne )? Il y a assez des doigts d'une main pour les compter. Il n'empêche que vous achetez toujours du vin bio, produit à partir de raisins cultivés sur des vignes traitées en vue de l'éradication d'un être vivant. Où est la recherche des équilibres ? Où sont les bases de la bio ?

       L'agrobiologie est devenue folle. Dans un bulletin de la FNAB (8) on a pu lire qu'il ne faut pas que la bio se développe trop vite, pour ne pas faire chuter les prix ! Autrement dit, la qualité s'efface devant le bénéfice, la santé devant le tiroir-caisse. Voilà bien la preuve que  le chemin pris conduit à l'impasse.

       Mais si nous en sommes arrivés là, les agriculteurs n'en sont pas les seuls responsables, les consommateurs aussi ont leur  part de responsabilité. C'est ce que je me propose d'analyser maintenant, dans ce que j'appelle l'illustration de la fable : l'ours et le dormeur.

         Dire que cette dérive vient de la recherche effrénée de l'argent,  c'est passer à côté du problème, car cette recherche est elle-même pathogène. Elle n'existe que parce que les gens sont déjà malades. Elle n'est que la somatisation d'une maladie autrement plus grave.

         Celui qui n'a pas d'autre motivation à  vivre que de chercher à accumuler des biens  va vouloir s'enrichir pour en acquérir le plus possible. Avec l'espoir ultime et non avoué de pouvoir s'acheter une  plus longue vie, voire l'éternité dans la réincarnation consciente, selon les promesses de certaines écoles de pensée, comme l'Eglise de Scientologie que je ne baptiserai pas secte pour ne pas avoir de procès.

       Si l'homme s'aimait, si l'homme arrêtait de vouloir bâtir le monde à l'image de ses phantasmes et se contentait de vivre dans le monde tel qu'il est, nous n'en serions pas là.

 La   faute n'incombe pas plus aux agriculteurs qu'à l'ensemble de la société.  

 - Pourquoi un agriculteur devrait-il produire des veaux sous la mère quand  nos nourrissons ne connaissent que la crèche et le lait reconstitué ?

- Pourquoi un agriculteur devrait-il produire de la viande sans pesticides quand les animaux de compagnie et de loisirs sont nourris de médicaments ?

 - Pourquoi un agriculteur devrait-il produire des légumes bios au sens commun du terme quand les plantes d'ornements sont gavées de traitements ?

- Pourquoi un agriculteur devrait-il travailler soixante-dix, voire  quatre-vingt dix heures par semaine quand les citadins trouvent qu'avec 35 ils en font encore trop ?

- Pourquoi un agriculteur devrait-il tenir la campagne propre quand les citadins supportent chez eux les bidonvilles, les  ZUP, les zones industrielles, artisanales, commerciales  qui  défigurent le  paysage, enlaidissent le cadre de vie et polluent les terrains ?

- Pourquoi un agriculteur devrait-il faire taire ses coqs, ses pintades, les cloches de ses vaches, etc... pour ne pas troubler le sommeil des touristes ? Arrête-t-on la circulation en ville quand les gens de la campagne se présentent ?

- Pourquoi devrions-nous vivre avec les loups, les renards, les autours des palombes, les chiens de touristes  et autres prédateurs quand en ville tout est désinfecté, aseptisé et toute errance interdite, y compris les SDF et  les mendiants ?

- Pourquoi devrions-nous laisser les citadins librement  circuler chez nous, alors qu'en ville même le parking est payant et que nous n'avons que la rue qui nous soit offerte ?

          On nous demande de nourrir les bêtes à l'herbe, mais les constructions urbaines se font sur les meilleurs terrains. Les résidences  secondaires  s'entourent de parcs et de jardins qui produisent des déchets végétaux qui encombrent les déchetteries et diminuent la quantité de fourrage disponible pour les agriculteurs. On nous demande de nourrir les bêtes à l'herbe mais on nous demande aussi d'épandre les boues d'épuration, pour que les villes ne soient pas  étouffées par leurs déjections. A cela ajoutez le prix du terrain qui ne cesse de croître, et  qui dépasse aujourd'hui  largement les capacités de financement par le seul revenu agricole, et vous avez une idée des tensions qui président aux relations citadins-ruraux.

       On a transporté les villes à  la campagne comme le voulait Alphonse Allais. La culture urbaine a détruit la culture rurale. La dérive de la bio n'est que le sous-produit de la dérive sociale.

       Les gens de la ville ne veulent plus rien faire. Ils s'imaginent que, parce qu'ils ont signé un cahier des charges avec les paysans, ils vont être biens servis, au pied de l'arbre où ils dorment. Qu'ils se détrompent. Les paysans aussi veulent regarder les films à la télé, et Loft story, et ne rien faire les week-ends, et partir en congé l'été comme  tout le monde, etc.... Alors ils utilisent la technique pour aller plus vite. C'est le caillou de l'ours. Comme dans  la fable, le dormeur sera tué et de quoi se plaindrait-il. Il n'a qu'à faire son travail.  

      Nul n'est dispensé de faire les tâches élémentaires nécessaires à sa survie. Produire et préparer sa nourriture relève de ce  minimum. 

Vouloir s'en dispenser conduit à la situation que nous connaissons et qui ne fera qu'empirer.

   Jean Coulardeau

 (1) Le Guide de la viande bio, d'Emmanuelle Latouche et Arnaud Trollé, Sang de la terre,1997

(2) "Les molécules naturelles sont-elles inoffensives? Le cas de la roténone" de Roger Durand, Professeur de biochimie à l'Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, in L'ortie, bulletin de liaison des amis  de l'école d'agrobiologie de Beaujeu, décembre 1992, p10.  Dans Vie et Action, André Passebecq a publié des articles allant dans le même sens.

(3) Guy Kastler : "La vache folle : à quand la prochaine crise", Nature et Progrès, 2001

(4) Voir à ce sujet la publicité de Du Pont de Nemours dans Le Monde le 27 septembre 1990 :  " Nos derniers herbicides sont  moins nocifs  que  le sel marin  et s'utilisent pourtant en  quantités infinitésimales.  Aucun résidu dans les cultures n'a pu être décelé malgré les analyses les plus sophistiquées." Depuis, la "science" a fait des progrès.

(5) Cette méthode m'a été donnée par l'ingénieur d'un  laboratoire de produits cosmétiques biologiques. Il connaissait parfaitement les  dérives dont  je parle ici et m'a, à titre d'exemple, expliqué qu'il avait divers moyens de contrôle pour s'assurer de la qualité des plantes qu'il achète.

(6)Voir la France Agricole du 27 juillet 2001

(7) ça bouge, bulletin d'Agri bio Ardèche n°16, juin-juillet 2001

(8)  FNAB-INFO n°43-44, p. 40-41 ( FNAB  : Fédération Nationale de l'Agro-Biologie )

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