Le soja
Ilse DEMAREST
Texte extrait de la revue L'Esprit du Temps. N°6 été 1993.
Une autre version a été faite
dans le livre "soigner la terre pour soigner l'homme", paru aux
éditions Les Trois Arches, actuellement disponible au MCBD 5 place de
la gare 68000 Colmar Tél. 03 89 24 36 41
UNE LÉGUMINEUSE ENTRE LE VÉGÉTAL ET L'ANIMAL
Notre époque est de plus en plus confrontée au problème du soja -
que ce soit dans Ies pays hautement développés ou dans les pays
gravement sous-développés Cette plante est devenue à l'échelle mondiale
un phénomène de civilisation qui nous concerne autant que la pollution
de la terre ou l'armement nucléaire.
Elle est portée aux nues par beaucoup et considérée comme
l'aliment qui mettra l'humanité à l'abri de toute famine possible et
qui, par son étonnante faculté de prendre les formes les plus diverses,
semble pouvoir remplacer tous les autres. D'autres l'abordent encore
avec méfiance. Ne faut-il pas en premier lieu essayer de mieux la
connaître ? Quelle est sa véritable nature ? Qu'est-ce qui lui a valu
cette ascension vertigineuse ? Qu'est-ce qui fait que cette plante
orientale, cultivée en Occident depuis le début du XXe siècle seulement
fait reculer actuellement sur toute la surface de notre globe toutes
les autres cultures ?
Nous parlerons dans une première partie des caractéristiques de
la plante et de ses produits et étudierons dans une seconde partie son
implication dans une économie mondiale qui est aujourd'hui
inextricablement liée à la politique mondiale.
LA FAMILLE DES LÉGUMINEUSES
Le soja est une légumineuse ou papilionacée, comme le haricot, le
pois, le trèfle, l'arachide, le genêt, etc. Cette famille possède la
particularité, depuis toujours appréciée en agriculture, de fixer
l'azote de l'air pour l'accumuler à l'aide de bactéries dans des
nodosités qui se forment sur les racines. En Chine, le soja servait en
effet depuis des millénaires de précédent cultural, c'est-à-dire qu'il
occupait les terres l'année précédant les cultures proprement dites.
Celles-ci bénéficiaient alors de l'azote accumulé dans la terre, tandis
que le soja était utilisé comme fourrage ou engrais vert et ses pousses
comme aliment. Dans les pays occidentaux, ce sont le trèfle, la luzerne
ou le pois, etc., qui remplissent depuis toujours cette fonction. Ces
plantes donnent un excellent fourrage qui stimule la lactation.
L'enrichissement du sol en azote qu'elles produisent permet aux autres
cultures de se développer à leur suite. Généralement, on sème en
premier lieu la plante la plus exigeante, dans nos régions le blé, puis
des céréales qui se contentent d'un sol déjà plus pauvre, comme le
seigle ou l'avoine par exemple. On termine souvent par des betteraves
fourragères, etc. La pratique de tels cycles d'assolement contribue au
maintien de la fertilité du sol tout en permettant de tirer de ce sol
de quoi nourrir convenablement les hommes et les animaux domestiques.
La possibilité de se servir des légumineuses dans le but
d'enrichir le sol en azote nous indique déjà qu'elles se distinguent
par une dynamique très différente de celle des autres plantes cultivées
qui ont besoin de cet élément. Ceci peut se lire également dans leur
façon de pousser. Une plante ne cherche-t-elle pas généralement à
hisser le plus haut possible ses fleurs et ses graines à la rencontre
du soleil, à les élever autant que sa propre nature et les
circonstances le permettent ? Quand elle sort de la graine et s'est
ancrée dans le sol par les racines, elle déploie sa partie feuillue
jusqu'à ce que celle-ci soit suffisamment forte pour permettre à la
lige florale de monter vers le cosmos et de porter la ou les fleurs.
L'activité végétative s'arrête alors et la plante, une fois défleurie,
décline rapidement, car elle a accompli son cycle.
La légumineuse, quant à elle, fleurit et fructifie dans sa partie
feuillue, produisant alternativement feuilles et fleurs sans
discontinuer. L'apparition des fleurs ne met nullement fin à la
croissance, à l'étalement de la plante dans l'espace. Ses fleurs ne
s'adonnent pas au cosmos dans un geste d'entière confiance en rayonnant
autour d'un centre constitué par l'extrémité d'une tige verticale et en
se plaçant parallèlement à la surface du globe. Elles se dressent près
de la tige et subissent par là les influences de la lumière et de la
pesanteur, du cosmos et de la terre. Tandis que les pétales du bas se
soudent en une carène, que les pétales de côté prennent souvent des
allures d'ailes, le pétale du haut se déploie en un magnifique
étendard. Des cavités se forment ainsi, la fleur semble vouloir garder
quelque chose en elle. Tout comme chez les animaux, les différents
organes de la fleur se trouvent à l'intérieur à l'abri des regards.
Leur symétrie devient bilatérale (gauche et droite) comme celle des
animaux. A quel point leur aspect rappelle celui des animaux ressort
déjà du nom de papilionacées qu'on a donné à cette famille.
Il est surprenant de voir comment se déroule la germination dans
cette famille. Tandis que les autres plantes sortent verticalement de
la terre pour se déployer à l'air libre, monte ici d'abord un col
recourbé dont les deux extrémités restent d'abord en terre, l'une
portant les jeunes racines, l'autre les cotylédons, qui dans la fève
avaient enveloppé la graine. Combien n'estil pas amusant, peu après la
germination, de voir sortir de terre en grande quantité des sortes
d'attaches arrondies d'une couleur et d'une consistance qui rappellent
celles des pousses de pomme de terre en cave! Ce col recourbé est d'une
grande fragilité et a besoin de rencontrer une terre bien meuble pour
ne pas se briser lorsqu'il se pousse hors de la terre et qu'il fait
ensuite monter les cotylédons en se redressant. C'est un moment
critique que tout cultivateur de légumineuses appréhende. Cette plante
ne semblet-elle pas sortir à regret de la terre ?
Quand, à l'extrémité de son col recourbé, et avec peine à ce
qu'il semble, les cotylédons du soja, non encore séparés en deux,
montent de la terre, inclinés vers elle, on voit pointer, entre ces
sortes de mâchoires charnues que sont les cotylédons et qui s'ouvrent
comme à regret, les deux premières feuilles à l'allure de langues
pointues. En continuant une observation attentive, on a nettement
l'impression que ce sont ces deux feuilles qui obligent les cotylédons
et le col à se redresser. Si on tient compte de la particularité très
étonnante du soja, dont les feuilles sont toutes trifoliées, d'émettre
tout d'abord deux feuilles, on ne peul s'empêcher de songer aux
plantes-animaux de l'ancienne Lune dont Rudolf Steiner parle dans "La
Science de l'occulte" : ces deux premières feuilles vertes ne
seraient-elles pas les véritables cotylédons qui se dégagent de la
partie charnue, donc davantage animale ? Les cotylédons des
légumineuses avec leur important volume n'ont pas un aspect végétal.
Que l'on se représente les cotylédons habituels, extrêmement fins et
longs chez les carottes ou le persil, ronds et minces chez le radis,
etc. Une feuille n'est que surface, le volume est le propre de
l'animal. Chez les papilionacées, le végétal proprement dit
commencerait-il seulement au moment où les deux premières feuilles
apparaissent? Ce qu'on considère habituellement comme des cotylédons
tombe d'ailleurs rapidement et laisse à peine des traces sur le col qui
devient tige.
Une autre particularité intéressante des plantes de cette famille
est la courte durée de leur capacité germinative. Actuellement, les
semences de soja par exemple ne peuvent être vendues au-delà de quatre
mois après que leur pouvoir germinatif a été vérifié par des services
officiels. Quand on compare le geste de ces plantes avec celui de la
plante céréalière, on peut saisir pourquoi la graine de cette dernière
reste si longtemps apte à germer. En elle, tout est concentré sur la
volonté de fructifier, tout est aspiration vers les hauteurs. La partie
foliaire n'est ébauchée qu'au printemps pour disparaître ensuite. Très
rapidement, il ne reste plus qu'une tige incroyablement haute par
rapport à son diamètre. A son sommet, le plus loin de la terre et de la
région végétative, l'épi est adonné librement au vent et au soleil.
Chez les légumineuses au contraire, la floraison et la fructification
se passent en milieu foliaire. La graine n'a-t-elle pas nécessairement
reçu l'influence de la qualité feuille, de ce qui est éphémère,
transitoire ! Nous savons que dans la région foliaire, ce sont les
ondines qui s'activent, tandis que dans la région des graines oeuvrent
les salamandres. Les premières sont apparentées à l'élément de l'eau,
créateur des formes plastiques cl souples, les secondes à l'élément du
feu, purifiant et durcissant.
L'élément qui domine dans la partie foliaire est de toute
évidence l'eau, celui qui régit la région des fleurs et des fruits, le
feu. Dans cette dernière région, la vie, qui est si fortement présente
dans la partie feuillue, est chassée pour se concentrer dans la graine.
Si, pour certaines plantes, une fraction de feuille suffit déjà pour
faire repartir une nouvelle plante, ici, une fois que la feuille s'est
transformée en pétale, elle n'a plus la force de reproduire une
plante-fille. La matière aussi se réduit au minimum dans le pétale qui
n'est plus qu'image éphémère de son essence, où la matière est devenue
forme. Nous voyons là l'action du feu qui fait surgir les merveilleuses
couleurs des fleurs - ou les teintes magnifiques des arbres en automne.
En observant attentivement les plantes, nous ressentons dans ces deux
régions des qualités toutes différentes.
Il est évident que l'élément du feu ne peut pas intervenir
convenablement dans le domaine de l'eau (la partie feuillue de la
plante), et que pour cette raison le pouvoir germinatif des
légumineuses ne peut être que de courte durée.
Une autre observation encore peut jeter une lumière sur cette
sorte de règne intermédiaire que semble être celui des légumineuses. Le
propre de la plante - de même que de l'homme - est d'être nettement
tripartite. La partie racine a de toute évidence son monde à elle, les
ténèbres de la terre, qu'elle explore dans tous les sens. Les vaisseaux
où circule la sève qui, dans la partie aérienne, sont disposés en gaine
tout à l'extérieur de la tige, viennent au centre dès l'entrée en
terre. Cela rappelle le fait que le crâne humain entoure ses organes,
tandis que ceux du corps se trouvent à l'extérieur du squelette. La
partie feuillue d'une plante de type purement végétal qui est dominée
par le rythme se délimite nettement de la partie florale qui s'en
dégage, se déploie et crée son propre monde de couleurs, de formes, de
senteurs, de pollens, expression ou empreinte de son être véritable.
Cette dernière partie peut être rapprochée du système métabolique de
l'homme; siège de sa volonté grâce à laquelle l'homme libre donne son
empreinte au monde par ses actes. L'animal par contre ne peut, selon
Rudolf Steiner, être considéré comme tripartite. S'il a bien nettement
une partie tête et une autre de métabolisme, il lui manque une partie
médiane bien distincte. Là se rencontrent et s'entremêlent chez lui les
impulsions venant des deux extrémités, et le rythme qui devrait siéger
cl régner dans cette partie médiane se répand aussi bien dans la tête,
y rendant difficile le calme nécessaire à la réflexion, que dans le
métabolisme où il domine bien plus fortement que chez l'homme.
La légumineuse qui entremêle la partie feuillue et la partie
florale révèle par là qu'elle est soumise à la bipartition, comme
l'animal.
LA LÉGUMINEUSE ET LE CALCAIRE
Le monde végétal n'exprime-t-il pas de façon sensible, perceptible,
l'âme de la terre, tout comme une oeuvre d'art met devant nos yeux
sensibles ce qui, invisible, vit dans l'âme de l'artiste ? L'un et
l'autre communiquent à leur environnement la richesse de leur vie
intérieure et leurs oeuvres n'ont d'autre but que celui d'imprimer leur
être intérieur au monde sensible, de le manifester. La terre parle avec
le cosmos et avec l'homme par ce qu'elle produit, dans une éternelle
métamorphose, avec l'espoir de trouver un écho, tout comme l'artiste
espère par son oeuvre faire vibrer chez les autres la corde qui a vibré
en lui.
Or les légumineuses, tout en étant des produits de la terre,
n'ont pas ce geste de s'ouvrir à l'environnement. Elles se tournent
vers la terre dont elles sont issues, semblent avoir des choses bien
plus importantes à faire que d'embellir la terre par leur aspect
extérieur. Et la question s'impose de savoir ce que signifie un tel
comportement, vers quoi tend au juste cette plante. Dans le Cours aux
agriculteurs, Rudolf Steiner nous met sur la voie : " Et quand on porte
le regard sur ces légumineuses, on peut bien dire : là-bas, dans la
terre, il y a quelque chose qui a des besoins, tout comme les poumons
humains ont besoin d'oxygène, mais c'est un besoin d'azote; et ce
quelque chose c'est le calcaire. " Les légumineuses pratiquent donc une
sorte d'inspiration d'azote au service du calcaire, elles ont le geste
d'emmagasiner, de prendre, alors que toutes les autres plantes ne
peuvent vivre que parce qu'elles donnent. Il est vital pour la plante
que les animaux et l'homme prennent, consomment feuilles, fleurs,
fruits, senteurs, racines, que cette plante fournil à profusion. La vie
ne peut cesser ou diminuer son activité qui est celle de vivre, de
s'activer. Si d'autres êtres ne se servaient pas de ce qu'elle produit,
elle s'asphyxierait elle-même, n'ayant plus d'espace pour donner libre
cours à ce qu'elle est.
En tant qu'elle est plante, la légumineuse vit aussi du geste de
donner. Pourtant, elle manifeste en même temps le geste de prendre qui
est propre à l'animal. Elle semble donc porter les deux règnes en elle
et nous fait à nouveau penser à ce stade intermédiaire des
plantes-animaux sur l'ancienne Lune qui ne s'est scindé que sur terre
en règne végétal et règne animal. Est-elle réellement le vestige d'un
état ancien, d'un état lunaire ?
Maintenant, pourquoi la légumineuse agit-elle justement au
bénéfice du calcaire ? Nous savons que le règne végétal s'édifie pour
l'essentiel grâce au carbone, que la plante utilise le carbone trouvé
dans le gaz carbonique de l'atmosphère cl qu'elle rejette l'oxygène si
précieux et nécessaire au monde animal et à l'homme. Selon Rudolf
Steiner, le carbone porte en lui les archétypes et édifie d'après
ceux-ci le monde végétal. II les amène à la manifestation sensible avec
le concours d'autres substances, toutes contenues dans l'albumine (3eme
conférence du Cours aux agriculteurs). Mais les êtres que cette
substance réalise ne peuvent avoir d'autonomie, ils sont pour toujours
enchaînés au point de la terre où ils ont poussé. Il leur manque
l'élément égocentrique qu'a apporté sur terre le calcaire. Le monde
animal ne s'est développé que lorsque le calcaire est apparu. On peut
dire aussi que les animaux et le calcaire sont venus simultanément sur
terre. Pour Rudolf Steiner, le calcaire exprime (est lui-même)
l'avidité cosmique. Cette avidité est facilement perceptible quand on
travaille avec ce matériau, tout particulièrement quand il prend la
forme de la chaux vive, si dangereuse à manier. Tout ce qui tombe en
son pouvoir est immédiatement dissous et absorbé. Le plâtre et
l'enduit, autres formes du calcaire, s'accrochent aux murs par leur
avidité. On sait aussi qu'un soussol calcaire fatigue les hommes, leur
retire de leur vitalité, les épuise. Ceci peut être facilement
ressenti, à Paris par exemple.
Nous pouvons comprendre que cette pulsion de tout vouloir attirer
à soi était nécessaire aux animaux afin qu'ils puissent s'approprier et
intérioriser les processus extérieurs, pour s'en rendre de plus en plus
indépendants et vivre leur propre essence.
L'avidité est une expression de l'âme et, en tant que telle, elle
a besoin d'être stimulée de l'extérieur. Ne constatons-nous pas que
même nos pulsions les plus vitales, sous peine de s'anémier, ont besoin
d'être stimulées de l'extérieur, soit par quelque chose qui vient de
notre environnement, soit par un phantasme, une image que nous faisons
surgir en nous-mêmes ? De la même manière, le calcaire a besoin de
l'apport d'azote pour rester bien vivant, garder toute son avidité.
N'est-ce pas cette dernière qui ancre si fortement le monde végétal
dans la terre et qui suscite toute cette puissance avec laquelle il se
manifeste ? Rudolf Steiner nous dit que si le carbone ne rencontrait
sous lui que (le l'eau, il pourrait créer seul tous les végétaux.
Ceux-ci auraient alors le caractère de nos plantes aquatiques. Or il
trouve maintenant le calcaire en-dessous de lui qui le dérange, et il
est obligé de s'associer à la silice. Cette dernière substance n'est
pas seulement transparente physiquement. Elle l'est tout autant pour ce
qui, venant d'autres mondes, veut se manifester. Sa transparence vient
du fait qu'elle n'exige rien pour elle-même, ce qui troublerait sa
matière, tout comme notre mil, qui est presque entièrement silice, est
au service de la faculté de percevoir et trouble la vision s'il
manifeste son propre être, ce qui est le cas dans les maladies de
l'oeil.
Ainsi la plante se trouve aujourd'hui entre l'avidité du calcaire
et le pur "altruisme" de la silice qui, selon Rudolf Steiner, réussit
pourtant par sa seule présence à arracher au calcaire ce qui doit à
nouveau lui être arraché. Notre monde végétal n'existe donc tel qu'il
est aujourd'hui que parce que le calcaire est là bien vivant et bien
avide. Des plantes comme nos céréales par exemple n'ont pu trouver la
puissance de leur manifestation que dans la lutte contre le calcaire
qui, avec sa volonté de tout s'approprier, s'oppose à toute aspiration
vers d'autres mondes. Leur fine et si haute tige toute siliceuse
n'exprime-t-elle pas le triomphe de la légèreté face à tout ce qui
entraîne vers la pesanteur de la terre ? Les légumineuses se trouvent à
l'opposé, car elles sont les alliées du calcaire. Indispensables à la
vie sur terre telle qu'elle se manifeste à notre époque, ces plantes
trahissent par tous leurs gestes qu'elles se trouvent sous l'emprise du
calcaire. Seront-elles tout à fait inoffensives en tant que base
alimentaire mondiale, idéal qui hante actuellement bien des têtes de la
science, de l'économie et de la politique et qui est en bonne voie de
se réaliser ?
LES QUALITÉS PROPRES AU SOJA
Après avoir vu comment la famille à laquelle il appartient s'insère
dans l'ensemble de la nature et quelles sont les particularités qui en
résultent, nous pouvons mieux situer les qualités propres du soja.
II est très instructif de prendre en mains un récent guide
cultural du soja tel qu'on en remet aux paysans français afin qu'ils
puissent se documenter sur la façon de cultiver cette plante richement
subventionnée par l'Europe. Nous parlerons dans la seconde partie des
raisons qui poussent si fortement à une telle production même dans des
contrées qui lui sont peu propices, comme le Nord de la France.
Nous apprenons tout d'abord qu'il faut soigneusement pratiquer
l'inoculation du sol avec des bactéries que le soja ne produit ensuite
lui-même que si la présence de l'inoculum le lui permet. La première
année, son rendement est d'ailleurs bien moindre en quantité comme en
qualité des grains, qui sont moins riches en protéines. Cette plante,
loin de pousser spontanément et à l'état sauvage en nos contrées, doit
être "appâtée" pour s'installer sur nos sols.
Ensuite il est recommandé de bien structurer la terre par un
labour profond (racines de plus d'un mètre) et tout doit être fait pour
avoir un sol bien meuble en surface, afin qu'au moment de la levée le
col recourbé ne se brise par le fait que la croûte terrestre offrirait
trop de résistance. Mais il est aussi important déjà au moment des
labours de détruire les mauvaises herbes qui pourraient lever par la
suite. Il faut déjà mettre de décembre à février un premier herbicide,
ensuite un deuxième, " systématique, lors de la levée des mauvaises
herbes (février-mars) et le troisième, " classique, après semis. Tout
cela parce que le soja est excessivement sensible aux plantes
adventices, aux mauvaises herbes, qui le rendent malade. Sa devise
semble être "seul ou pas du tout" attitude bien asociale ! D'autres
protections sont nécessaires, comme les traitements fongicides et
insecticides.
Les besoins de fertilisation sont bien entendu moindres. On doit
même veiller à ce qu'il n'y ait pas trop de reliquats azotés des
précédentes cultures dans le sol, ce qui empêcherait les nodules de
s'installer. Par contre, il est fortement conseillé d'irriguer
largement, sous peine d'obtenir un rendement médiocre.
La récolte aussi est délicate. C'est l'humidité qui est alors le
grand ennemi, car les graines peuvent être rapidement altérées par le
développement des moisissures. Il n'est pas recommandé de garder la
récolte à la ferme, mais en cas de temps humide de la transporter
directement du champ à l'organisme stockeur. On est bien loin du geste
du paysan d'autrefois qui engrangeait et veillait lui-même à la bonne
conservation des récoltes !
Mais les difficultés de production ne doivent pas nous faire
oublier les extraordinaires qualités du soja, que seule l'industrie
agro-alimentaire a su révéler avec l'aide de la recherche et qu'elle
exploite intensément.
Nous ne nous étonnerons plus de la grande richesse protéique du
soja. La protéine est davantage propre à l'animal et se trouve chez la
plante principalement dans la graine ou autour d'elle, là où l'astral
s'était manifesté. C'est par la nature quelque peu ambiguë des
légumineuses que peut s'expliquer cette grande accumulation de
protéines.
On peut d'ailleurs dire que, plus que les autres représentants,
le soja révèle le caractère propre de cette famille : Recouvert de
poils, d'un vert tirant sur le noir, il produit ses minuscules fleurs
mauves ou rosées peu engageantes (2 mm) à même la tige, à l'aisselle
des feuilles. Cette floraison à peine perceptible s'étale au fur et à
mesure de la croissance de bas en haut et lorsque la plante se
dessèche, on ne voit plus que les tiges d'où pendent une multitude
d'énormes gousses. Toute l'importance est donnée au fruit, tandis que
la fleur est réduite au minimum.
Mais actuellement, le plus important n'est
pas la valeur nutritive du soja. Bien d'autres de ses propriétés ont
été découvertes et mises à profit. Ainsi une des substances qui se
trouve en abondance dans le soja et qui, en

Soja hispida ou Glycine soin Fève de soja*
l. pousse fleurie 2. Pousse en fruits. 3. Graine. * D'après W. Simonis,
Du grain au pain, Paris, Triades, 1980, p. 126.
raison de son faible prix de revient est aujourd'hui
universellement utilisée, est la lécithine. Celle-ci a, entre autres,
la particularité de lier entre eux des liquides qui normalement ne se
mélangent pas comme les graisses et l'eau, de permettre le mariage de
l'eau et de poudres telles que le cacao, de garder au chocolat sa
fluidité, d'empêcher le beurre de cacao de se séparer de l'eau, le
sucre de recristalliser, .etc. Elle permet surtout d' alléger n'importe
quelle matière grasse simplement en ajoutant de l'eau gélifiée par la
lécithine. Dans les margarines, elle marie par son pouvoir 80 % de
graisses avec 20 % d'eau. Ces propriétés de lier l'eau et le feu
(l'huile, les graisses) ne se retrouvent-elles pas déjà dans la façon
qu'a la plante de s'insérer dans les règnes de l'eau et du feu ?
D'autres plantes produisent certes aussi de la lécithine, mais
nous pouvons dire que le grain de soja est imprégné de cette substance
dans tout son être. Ajouter de la farine de soja à la farine de blé
confère aux pâtisseries souplesse et moelleux, augmente la rétention
d'eau, ralentit le rassissement (parce que l'eau est maintenue
fermement par la gélification). L'adjonction de farine de soja diminue
la rétraction en pâtisserie. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que les
pâtisseries et viennoiseries se multiplient actuellement à grande
allure dans les villes : le prix de revient de leur matière première
diminue au point que le prix de vente peut baisser sans que le bénéfice
en souffre. C'est d'ailleurs cette même propriété qui fait hautement
apprécier le soja en charcuterie et lorsqu'il est ajouté à la viande
hachée, aux hamburgers etc. La pénible rétraction au moment de la
cuisson des viandes actuelles peut être évitée par l'adjonction de ces
matières protéiques végétales.
Quand dans l'élevage intensif l'apport massif de tourteaux de
soja permet de "faire" un cochon, un poulet, un bovin en deux fois
moins de temps qu'en alimentation classique, on se sert de l'affinité
qu'a celle plante avec le processus eau. L'eau, en lien avec la Lune,
est l'élément qui favorise la croissance, tandis que la chaleur et le
soleil confèrent forme, structure et consistance spécifique à ce qui
croîtrait sinon sans différenciation. Et la forme, c'est-à-dire tout ce
qui prend forme, qu'il s'agisse de substance ou d'arôme, de couleurs,
de structure, etc. ne peut s'imprimer dans la matière qu'aux dépens de
celleci, autrement dit : la quantité doit faire place à la qualité. Or
la substance d'un être vivant qui reçoit davantage l'impulsion de la
Lune (qui est d'ailleurs fortement liée au calcaire) que celle du
Soleil et des planètes lointaines aura plus de volume, mais moins de
densité et de caractère propre. La qualité eau qui uniformise et délaie
tout prédomine. Par la spécificité de sa nature, le soja confère donc à
la viande une qualité eau plus importante et fait pousser les animaux
plus vite, car sa présence empêche l'élément formateur d'imprimer
correctement son caractère propre à l'être, favorisant par contre la
masse qui reste davantage indifférenciée.
Le résultat en est que la viande provenant des élevages
intensifiés au moyen du tourteau de soja réduit (perd son eau) en
cuisant. Mais cet inconvénient peut être corrigé par l'adjonction de
soja qui fixe à nouveau l'eau en surabondance.
Le pouvoir du soja de maîtriser l'eau est si fort que, même
lorsqu'on ajoute de l'eau à l'huile de friture, la présence de
lécithine tient l'eau si fermement en son pouvoir que celle-ci ne
"saute" pas dans l'huile bouillante, comme le ferait n'importe quel
liquide dans ces conditions.
Le soja et surtout la lécithine trouvent leur place aussi dans
les domaines non alimentaires : la cosmétique l'emploie comme
émulsifiant naturel, l'industrie pharmaceutique se sert de cette
substance par exemple pour rendre aptes à être acceptées par
l'organisme les vitamines A et E qui accélèrent la croissance des
poulets. Elle entre dans la composition de peintures, de vernis et même
du gasoil. Partout le geste de la plante de capter, de fixer quelque
chose est mis à profit.
Une autre propriété merveilleuse du soja est que, étant lui-même
d'une totale fadeur, il accueille et fait chanter les arômes,
remplaçant par là ce qu'habituellement on obtient par la présence de
graisses. Il se prête aussi à revêtir n'importe quelle forme,
farineuse, structurée ou texturée. Le lait obtenu par trempage et
pressage des grains peut être facilement transformé en une importante
gamme de produits laitiers. Tout cela nous indique que la nature de
cette plante est d'être au service de quelque chose ou de quelqu'un,
plutôt que d'exprimer sa propre "personnalité". Elle semble se "
laisser faire " en tout. Quand, convenablement traitée, on la substitue
aux protéines animales, elle imite parfaitement goût, aspect et texture
des mets que l'homme avait coutume de trouver dans son assiette.
CONCLUSION
La légumineuse a toujours été une grande alliée de l'homme. Grâce à
elle, il a pu préserver la fertilité du sol tout en cultivant des
plantes nobles et exigeantes dont l'homme a besoin comme support
physique s'il veut développer ses facultés au-delà de ce qui lui a été
donné par la nature. Non seulement elle régénère le sol par
l'accumulation de l'azote dans le sol. Sa partie herbacée rend possible
l'élevage de troupeaux laitiers, ce qui est tout aussi indispensable au
maintien de la fertilité qu'à l'alimentation correcte de l'homme.
Faut-il pour autant utiliser cette plante directement comme
aliment ? Une certaine prudence semble être de mise. En Orient, le soja
est certes un aliment de base, mais on ne mange que les pousses*. Sauf
en cas d'extrême nécessité ou dans certaines préparations bas de gamme,
le grain n'est pas consommé à la façon de nos haricots, pois ou
lentilles. Il ne faut pas oublier non plus que les constitutions de
l'Oriental et de l'Occidental sont différentes et ne permettent pas le
développement des mêmes facultés. On peut d'ailleurs constater que plus
l'homme recherche le raffinement de sa culture, moins il est enclin à
faire usage de ces plantes. Dans l'École de Pythagore, leur
consommation était totalement proscrite, car elle était réputée
entraver l'activité pensante. (*elle semble confondre avec le soja vert
haricot mungo pas du soja en fait )
Nous découvrons dans le soja un étonnant talent d'illusionniste
dont on se sert abondamment dans toute fabrication industrielle de
glaces, de sauces et de plats vendus prêts à l'emploi, sans oublier les
aliments pour chats et chiens.
L'homme ne crée-t-il pas, grâce à celle plante, une situation qui
correspond à son attitude d'aujourd'hui ? Ne veut-il pas vivre dans
l'illusion, refusant d'aller au fond des choses et de prendre le mal à
sa racine ? Mais aura-t-il encore la force de le faire une fois l'ère
du soja bien établie ?
La deuxième partie nous conduira à étudier les situations que la
domination du soja a créées dans le monde et nous fera entrevoir les
dangers des pratiques actuelles liées à cette plante et à ce que la
pensée matérialiste en fait.
(A suivre)
Ilse Démarest. - Née à Stuttgart, elle peut, à la fin de la guerre,
passer les trois dernières années de sa scolarité à l'école Waldorf.
Après le baccalauréat, elle entre directement dans la vie pratique
(bureau). Elle vient à Paris en 1953, par besoin d'indépendance et
d'ouverture. La retraite à 55 ans lui permet d'intensifier son étude de
la science de l'esprit.
NOTES
I . Voir : Agriculture. Fondements spirituels de la méthode
biodynamique, (brièvement : • Cours aux Agriculteurs •), Genève,
Editions anthroposophiques romandes, 3" éd. 1984. (Traduction
différente). Les passages cités dans l'article sont tirés de la 3'
conférence et traduits par Ilse Démarest).
2. paris, Centre, Triades, 4" édition 1976.
Un grand merci à Ilse Demarest ;-)
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