Le soja
Ilse DÉMAREST
II*
Une autre version a été faite dans
le livre "soigner la terre pour soigner l'homme", paru aux éditions Les
Trois Arches, actuellement disponible au MCBD 5 place de la gare 68000
Colmar Tél. 03 89 24 36 41
UNE MARCHE VICTORIEUSE VERS L'HÉGÉMONIE
LE GÉNIE DU SOJA
Paru dans la revue L’Esprit du temps N°7. automne 1993.
* La première partie de cet article a paru dans L'esprit du temps, n° 6 (été 1993), pp. 83-95.
Quand on étudie l'histoire du soja au XXeme siècle, on rencontre
constamment la même dynamique, comme si le soja était doué d'une sorte
de génie de l'opportunité qui lui aurait permis de saisir toutes les
occasions - y compris les guerres - propices à son expansion (en jouant
des coudes sans scrupules) et de focaliser une grande partie de
l'intelligence et du savoir-faire présents dans le monde sur les
possibilités qui sont en lui.
Cette plante sait s'introduire par la « petite porte » dans son
humble besogne : constituer un précédent cultural et procurer une
alimentation riche et bon marché aux animaux et, dans certaines
régions, à la population. Mais à peine est-elle sortie de l'ombre que
son allure devient franchement guerrière. Dans le milieu qui
l'entoure, il n'est question que de conquêtes de marchés, d'offensives,
de fronts d'intérêts, d'alliances stratégiques, de pressions
politiques, d'années-campagne, de batailles, etc. Dans le deuxième des
dessins reproduit page 85 qui illustre le commerce international du
soja en 1980, les flèches menaçantes font immédiatement penser à un
plan stratégique d'encerclement.
Ce n'est pas de cette façon que la pomme de terre, par exemple, et
plus tard la tomate, ces deux solanacées, ont envahi le monde. Elles se
sont répandues en raison de leur utilité et du besoin qu'avaient les
hommes de se nourrir avec peu de moyens et peu de terre. Leur expansion
a été paisible quoiqu’inexorable, la première fournissant la base d'une
alimentation modeste, la deuxième un agrément de la table. Autant que
le soja, elles ont pourtant bouleversé les habitudes d'alimentation
humaines et par là exercé une profonde influence sur la nature humaine.
Selon Rudolf Steiner, elles ont largement contribué à faire que le
matérialisme se soit installé et répandu, sans que son influence ait pu
être (ou soit) perçue par la majorité des hommes. On peut d'ailleurs se
demander si ces plantes n'ont pas, en un certain sens, ouvert la voie
au soja.
LES DÉBUTS
C'est peu de temps après la première Guerre mondiale que le monde
occidental commence à s'intéresser au soja*. La trituration des
graines pour obtenir l'huile qui servait avant tout à la fabrication
des margarines s'était avérée rentable. Des usines de trituration
s'installent en L'Europe. Elles se fournissent principalement dans une
province de Chine, la Mandchourie, berceau du soja. L'Amérique, qui
avait commencé à cultiver cette plante pour l'alimentation du bétail en
fourrage vert, augmente peu à peu sa production pour répondre à la
demande croissante des triturateurs. Il y a en ce moment en Amérique
surproduction de blé, de maïs et de coton, et le soja que l'État
subventionne dès le début est bienvenu pour occuper les terres en
surnombre.
* les faits historiques rappelés dans cet exposé sont en majeure
partie tirés du livre Le monde du soja de Jean-Pierre Bertrand,
Catherine Laurent, Vincent Leclercq, Paris, La Découverte/Maspero,
1983. (Coll. repères). Nous en extrayons également les cartes
reproduites dans cet article.
Le véritable coup d'envoi est cependant donné lorsque l'American
Soybean Association. (ASA) voit le jour. Fondée par des industriels,
des agriculteurs et des scientifiques, elle lance un vaste programme de
recherches tout d'abord sur le résidu, sous-produit du triturage : le
tourteau. Ce dernier est en effet riche en protéines et, qui plus est,
celles-ci sont proches des protéines animales et peuvent donc être
digérées plus facilement par des animaux non ruminants tels que les
porcs et la volaille. L'inconvénient majeur de ce tourteau était
cependant d'inhiber la croissance des animaux, le contraire donc de ce
que l'on voulait. Grâce à des recherches, on trouve assez rapidement le
moyen d'en extraire la substance nocive par un procédé appelé le
toastage. Ce qui était à l'origine un sous-produit devient alors plus
précieux que l'huile de soja elle-même, car il rend possible le
développement quasi illimité de l'élevage intensif.
Pendant les années de l'avant-guerre, le tourteau de coton est
encore le plus important concurrent du tourteau de soja. Les
restrictions à la production de coton décrétées par le gouvernement
pour lutter contre la surproduction éliminent cette concurrence comme
par enchantement. Quand la seconde Guerre mondiale coupe l'Amérique de
ses ressources en oléagineux, l'huile de soja devient extrêmement
précieuse et l'État prend toutes les mesures possibles pour augmenter
la production du soja : prix garantis à la production, prix maximal
pour l'huile et le tourteau, subventions aux triturateurs. Ce sont des
années d'opulence où les prix des graines et de l'huile font plus que
doubler, mais où de nouvelles pratiques voient aussi le jour.
La première de ces pratiques est une conséquence directe de
l'intervention de l'Etat dans le domaine économique : contrairement au
prix des graines et de l'huile, celui du tourteau est alors plafonné
par décret pour faciliter la production de viande des élevages
intensifs. Une faille dans la législation permet cependant aux
industriels d'utiliser le tourteau dans la fabrication d'aliments
composés pour le bétail. Ils achètent alors toute la production aux
prix plafonnés et la mélangent avec d'autres composants pour revendre
ce mélange à des prix confortables. La deuxième pratique découle de la
puissance économique des industriels créée entre autres par ce biais.
Elle consiste à prendre sous contrat des paysans éleveurs. Ces derniers
s'engagent à se fournir en matériel, en installations, en jeunes
animaux avec leur nourriture auprès de la firme intégratrice qui en
contrepartie garantit l'achat des animaux adultes. Cc qui semble
d'abord être une facilité pour l'éleveur devient vite un carcan, car il
n'a aucune possibilité de discuter de la qualité ni du prix du matériel
et des jeunes animaux livrés par la société à laquelle il est lié. II
s'endette jusqu'au cou, est souvent obligé de moderniser son
installation avant d'avoir amorti l'ancienne et finit par faire
faillite. Ces pratiques sont encore en usage aujourd'hui, y compris en
Europe, où la procédure est certes moins brutale.
L'EXPANSION
En Amérique, l'augmentation de 50 % du prix de soutien du soja au
début de 1942 fait doubler les surfaces de production et on craint de
tomber là aussi dans la surproduction. Par chance, il y a cette même
année une demande croissante en viandes blanches consécutive au
relèvement du niveau de vie, ce qui fait qu'au lieu d'un excédent, il y
a finalement pénurie.
Rien ne peut plus maintenant arrêter le soja dans sa conquête du
Monde. II révolutionne les habitudes de la production comme celles de
la consommation. Le mot de production prend un sens bien plus vaste que
ce qu'on entend habituellement sous ce terme. Une fois récoltée, la
graine devient matière première d'une vaste « production » industrielle
: après en avoir extrait l'huile pour la fabrication de margarines et
d'huiles de table très bon marché etc., on obtient le tourteau qui sert
à produire davantage et bien plus rapidement des viandes (surtout des
viandes blanches), des oeufs et des produits laitiers. Comme on l'a
indiqué dans la première partie, la lécithine extraite du soja trouve
de multiples utilisations dont le principal but est de faire baisser
le coût de l'alimentation par l'adjonction d'eau qui est fixée par
cette substance. La matière protéique végétale (ou MPV) du soja subit
des traitements infiniment complexes afin de pouvoir entrer dans la
composition des aliments sans que les sens de l'homme puissent la
détecter. Le dernier-né des procédés, le cracking, va encore plus loin
: il s'agit de fractionner la matière protéique en ses différentes
composantes que l'on recompose ensuite au gré de sa fantaisie pour
pouvoir proposer au consommateur une variété de choix encore plus
grande. C'est en réalité du soja qu'est née la société de consommation
avec son cortège de besoins et de gaspillages. Elle a été rendue
possible par l'industrie agro-alimentaire qui a su se placer entre le
producteur et le consommateur.
Cc modèle d'une nouvelle façon de gérer et d'exploiter le besoin
élémentaire de l'homme: se nourrir, est tout d'abord expérimenté et
mûri à l'intérieur des USA. Pour rendre le soja compétitif, les
producteurs acceptent de se contenter d'un prix garanti à la production
relativement bas jusqu'en 1972. Cela permet aux triturateurs de générer
des marges suffisantes pour pouvoir pratiquer une politique de bas prix
qui élimine peu à peu les concurrents. De ce fait, l'huile de soja
profite bien plus que les autres huiles végétales de l'engouement de
la population pour les graisses végétales, au détriment des graisses
animales. En même temps, la consommation totale de viande augmente en
Amérique, mais cette augmentation est proportionnellement bien plus
importante pour les viandes blanches, surtout volaille et porc. Or les
énormes besoins en tourteau liés à la production de celles-ci sont pour
les deux tiers couverts par le soja.
Bien établi à l'intérieur du pays, où toutes ses possibilités
d'exploitation peuvent être mises au point grâce à la solidarité de
tous les groupes du complexe et à la complicité de l'État, le soja peut
envisager de conquérir le marché international.
SES MÉTHODES
Dans l'immédiat après-guerre, le plan Marshall vient en aide aux
pays européens qui s'engagent en contrepartie à prendre en
considération les intérêts américains, c'est-à-dire à acheter de
préférence des marchandises provenant des surplus américains. Ce plan
ne rencontre finalement pas le succès escompté. Les usines de
trituration reconstruites, les pays européens lancent leurs propres
cultures d'oléagineux et se fournissent également en arachide et en
coprah dans les anciennes colonies. De ce fait l'importation de graines
de soja n'augmente pas outre mesure. Sous la conduite de l'ASA,
l'Amérique tire des leçons de ce demi-échec et élabore la loi sur le
commerce et l'assistance, la Public Law 480 (PL 480). En vertu de
celle-ci, les USA apportent de l'aide aux pays en difficulté en y
écoulant les excédents agricoles. Les liens politiques qui se créent
avec de tels pays sont d'autant plus solides que l'afflux de
marchandises, principalement l'huile de soja, produit des changements
dans leurs habitudes alimentaires, ce qui permet un écoulement
permanent de la marchandise et assure la dépendance économique. Des
pays comme la Tunisie, avec sa grande production d'huile d'olive vendue
jusque-là à bas prix à la population, décident d'importer l'huile de
soja américaine pour la mélanger dans une forte proportion à l'huile
d'olive pour la consommation intérieure, ce qui permet d'exporter
l'huile d'olive pure dans des pays plus riches et de nourrir la
population à bon compte.
Si telle est la politique pratiquée envers les pays moins
développés, les pays industrialisés se voient sollicités d'une tout
autre façon. Là, les techniciens de l'élevage intensif, de
l'agriculture entièrement mécanisée et de l'industrie agro-alimentaire,
en s'appuyant sur des données scientifiques, répandent leur expérience
et leur savoir-faire. La spécialisation des cultures et des élevages,
ainsi que les prix stables et très abordables du soja, sont des moyens
tentants de maintenir les prix des denrées alimentaires à un niveau peu
élevé. Tout le monde y trouve son compte : l'Amérique exporte le soja ;
les paysans éleveurs, les triturateurs et les protagonistes des
activités qui en découlent gagnent confortablement leur vie ; toute la
vie économique reste compétitive car, en raison des bas prix de
l'alimentation, les salaires peuvent être maintenus à un niveau
raisonnable.
Dans le jargon commercial, ces différentes façons d'introduire les
résultats du complexe soja dans l'ensemble du monde sont appelées les
filières du soja. On n'est en droit de parler d'un complexe soja qu'en
Amérique et, par la suite, au Brésil, car ce terme recouvre l'ensemble
des activités liées au soja, celles qui sont nécessaires à la culture,
à la transformation et à la commercialisation - avec la recherche et
tous les secteurs concernés. Ce bloc, qui est un véritable organisme,
agit par des filières différenciées selon les situations économiques
des pays reliés au complexe. Quand on a devant les yeux ces mécanismes,
une image apparaît à la conscience, l'image d'une ou de deux grosses
racines d'où sortent des racines secondaires pour fouiller le sol dans
toutes les directions en un réseau de plus en plus dense. Ce sol, c'est
bien entendu toute la surface de la Terre. Et on aimerait bien savoir
quelle petit être la plante qui se développe là !
SECOUSSES
Survient alors la révolution socialiste chinoise qui joue, elle
aussi, en faveur du soja américain. Cela se reflète clairement dans les
deux schémas ci-dessous : en 1939, le commerce du soja a encore comme
principale source la Mandchourie ; à peine 10 % sont fournis par les
Etats-Unis. L'Europe est déjà le plus important importateur. En 1980,
l'image du flux commercial s'est totalement inversée. La révolution
conduit la Chine à l'expropriation des terres et à leur redistribution
à une population devenue incroyablement dense. Si l'extrême
parcellisation des terres qui en résulte permet de mieux nourrir cette
population, toute production massive devient impossible. La Chine
s'est elle-même éliminée des exportateurs et devient même par la suite
importatrice de soja. La grande production américaine de tourteaux ou
de graines servant à sa fabrication, dont une part assez importante
est déjà assurée par le Brésil et l'Argentine, se dirige principalement
vers l'Europe, mais également vers le Japon qui suffisait jadis à ses
propres besoins. Ce pays avait en effet cédé à l'argumentation
américaine, selon laquelle il valait mieux concentrer tous les efforts
sur l'industrialisation et l'installation d'usines de trituration. Ces
dernières seraient fournies en graines de soja par les USA et
alimenteraient les élevages intensifs, pourvoyeurs de viandes. Il est à
noter que le dessin ne tient pas compte du commerce de l'huile, devenu
pour ainsi dire un sous-produit du soja et qui se dirige vers les pays
du tiers monde.

Le commerce international du soja en 1935-1939 (en milliers de tonnes).

A PE 0: AUTRES PAYS d'EUROPE de l'OUEST
Le commerce international du soja* en 1980 (en milliers de tonnes).
* Comprend les échanges de tourteaux, en équivalent graines.
En 1973, le monde entier est subitement placé devant la réalité,
celle de sa complète dépendance par rapport aux USA. Il a suffi d'une
année de sécheresse en Afrique qui annulait la récolte de l'arachide,
d'une importante commande imprévue de soja de la part de la Russie,
d'une superficie de plantation de soja calculée trop étroitement, et
voilà que les USA redoutent que toute exportation de soja ne provoque
une pénurie à l'intérieur du pays. Ils déclarent alors l'embargo sur le
soja, ce qui sème la panique dans les pays importateurs qui voient
leurs élevages intensifs condamnés à la famine avec tout ce que cela
entraîne de conséquences politico-économiques. Heureusement, la
situation s'avère moins catastrophique qu'on ne l'avait craint tout
d'abord. Les mesures américaines sont rapidement assouplies et il n'y a
pas réellement rupture d'approvisionnement. Par contre, une incroyable
flambée des prix a eu lieu et, si ceux-ci, une fois la crise passée,
redescendent, cela n'ira jamais en-dessous d'une fois et demie à deux
fois leur prix ancien.
STABILISATION: LES DEUX BLOCS
Ce réveil brutal des pays industrialisés révèle à l'Amérique et
plus précisément à l'ASA que la bataille est gagnée, que le soja
qu'elle tient entièrement entre ses mains fait désormais la pluie et le
beau temps sur terre. Le temps des sacrifices est révolu, les prix
s'ajustent à la demande (il serait faux de parler d'offre et de demande
comme on le fait habituellement, car l'offre est largement maîtrisée
et finement calculée, tandis que la demande, comme nous l'avons vu, est
savamment entretenue). Un danger semble encore surgir du côté du Brésil
qui avait mené une politique d'expansion de la culture du soja et qui,
profitant de la crise, fait tout pour se tailler sa part dans ce
commerce.
Mais la concurrence du Brésil et plus tard celle de l'Argentine
s'avèrent au contraire bénéfiques. En raison de leur politique, ces
pays, comme nous le verrons plus loin, deviennent importateurs d'autres
denrées américaines excédentaires. Les débouchés du soja ne cessent de
s'étendre. Nous voyons l'URSS par exemple importer des quantités de
plus en plus importantes de soja pour faire face à sa promesse de
relever le niveau de vie de la population. Les grands élevages
intensifs installés à cet effet ne peuvent être alimentés par la
production intérieure, ce qui par ailleurs serait tout à fait possible.
La patrie du communisme doit alors aller jusqu'à traiter avec les
généraux argentins, ennemis jurés de son idéologie.
Ainsi se trouvent face à face un bloc producteur de soja,
l'Amérique du Nord et du Sud, et le reste du monde qu'on peut appeler
le bloc consommateur. Cette situation, dans laquelle un seul continent
pourvoit aux besoins fondamentaux de toute la terre, ne peut plus être
modifiée sans que s'effondre l'équilibre économique mondial.
Depuis le choc de l'embargo, les pays riches tentent bien sûr de
sortir de cette dépendance en cherchant soit à remplacer le soja par
une plante similaire cultivée sur leur propre sol, soit à planter le
soja là où le climat le permet (c'est l'Italie qui assure actuellement
la quasi totalité de la production européenne de soja), ou encore à
élaborer de nouvelles variétés de cette plante qui puissent être
cultivées dans des conditions climatiques moins favorables. Les
statistiques allant jusqu'en 1991 sont cependant sans équivoque: vingt
ans après l'embargo, les objectifs sont loin d'être atteints en Europe.
Si la production mondiale de colza, de tournesol, de coton et
d'arachide, tous pourvoyeurs de tourteau, montre depuis 1980 une légère
progression, le soja couvre à lui seul toujours plus de la moitié du
total; sa part représente donc plus que celle des quatre autres plantes
ensemble. En ce qui concerne la consommation de tourteau, dans la CE de
1973 à 1990, le tourteau d'arachide disparaît presque totalement, ceux
de tournesol et de colza progressent légèrement, tout comme celui de
soja qui couvre en 1990 encore 70 % des besoins. Les importations de
soja dans la CE sont stables tout en progressant et représentent 77 %
de la totalité des graines importées. On peut constater que le commerce
du soja à l'intérieur des pays européens a progressé notablement, sans
que l'on puisse constater une diminution des importations hors CE.
Partiellement en raison de l'accroissement de nos besoins, les grands
efforts faits n'ont pas encore été suffisants pour nous sortir de notre
dépendance.
FRAGILITÉS
Il ne faut pas pour autant croire qu'il y ait dans cette bataille
pour l'hégémonie mondiale des vainqueurs et des vaincus. Les pays du
bloc producteur ont eux aussi leurs épines plus ou moins douloureuses.
Pour les USA, le bien-être dépend de l'existence et de la santé des
pays consommateurs et si la situation devait un jour basculer, ils en
pâtiraient autant et seraient entraînés dans la chute.
Pour le Brésil, la situation est plus préoccupante, ceci déjà à
l'intérieur du pays. La politique d'expansion commerciale fondée sur le
développement du soja a privé le pays de la presque totalité de sa
production vivrière. Par le biais des subventions accordées
essentiellement aux riches domaines producteurs et du fait de la
mécanisation que cette culture nécessite, le soja a chassé des terres
le paysan modeste qui approvisionnait les villes. Il faut maintenant
réinvestir les bénéfices de l'exportation du soja dans l'importation de
blé, de haricot, etc. En 1973, le Brésil avait décidé d'installer des
usines de trituration pour exporter aussi des produits transformés. Ces
installations se sont avérées trop importantes pour la seule production
intérieure. Elles rendent donc nécessaire l'importation d'une partie
des grains à triturer. C'est principalement le pays voisin, le
Paraguay, qui y pourvoit, car le climat et les terres des deux côtés du
fleuve frontalier, le Paraguay, sont pareillement propices à cette
culture. Cette situation et le fait que l'Etat brésilien continue à
subventionner fortement la production du soja semble y avoir conduit à
un trafic illégal peu commun : des camions entiers de soja
traverseraient nuitamment le fleuve pour augmenter la récolte et les
subventions des paysans côté Brésil, tout en rapportant côté Paraguay
plus gros que par la voie de l'exportation officielle. Mais le Brésil
ne fait pas qu'exporter : la moitié de la production d'huile de soja
est consommée à l'intérieur du pays où elle est la seule que l'on
trouve couramment. Le tourteau va aussi dans les élevages avicoles du
pays (poulets congelés destinés au Moyen-Orient). Il faut donc décider
au niveau gouvernemental quelle part de la production et de la
transformation peul aller à l'exportation et quelle autre doit être
destinée à la consommation intérieure. La moindre erreur peut conduire
à des révoltes (ou à des pertes). Dans ce pays, le soja a en effet
encore creusé l'écart entre riches et pauvres. Nous sommes loin d
'un
climat de détente.
Chaque pays présente une situation différente, mais partout nous
pouvons percevoir une extrême fragilité du système actuel qui est
censé garantir au monde entier " le pain quotidien ". Ce ne sont pas
seulement des océans qui séparent le consommateur du producteur ou
l'animal à élever de la source de sa nourriture, mais aussi des usines
extrêmement sophistiquées, qui seules peuvent rendre l'aliment
consommable. A cela s'ajoute le fait qu'avec ses décisions qui sont
largement influencées par toutes sortes de motifs extérieurs, la
politique intervient encore bien plus fortement dans ce domaine
qu'ailleurs. Est-ce parce que le soja, comme nous avons cru pouvoir le
comprendre en observant cette plante, a un côté illusionniste et qu'il
se prête à toutes les manipulations? Toujours est-il qu'il suffirait
d'un rien ou d'un malheureux concours de circonstances - sans parler de
catastrophes plus importantes - pour mettre en péril tout notre système
alimentaire. Déjà si une année, pour une raison ou une autre, le soja
n'arrivait pas à maturité, nous serions privés de toute semence,
puisque sa graine perd très vite son pouvoir germinatif. D'un autre
côté, on peut espérer aussi que les liens économiques, si étroits,
mettront un frein efficace à toute belligérance possible.
CONCLUSION
Le soja nous donne l'image d'un être qui est entièrement préoccupé
par ce qui est sa tâche : introduire l'azote dans la terre. De ce fait,
cette plante ne s'ouvre pas à son environnement cosmique : aussi la
beauté du cosmos ne peut-elle trouver son reflet dans sa fleur ou son
feuillage. Le « monde du soja » dans notre civilisation ne
présente-t-il pas un caractère similaire ?
Partout nous trouvons les mêmes schémas de pensée : produire et
encore produire, qu'importe si cela fait mourir la terre, ruine la
constitution de l'homme, fragilise à l'extrême l'approvisionnement en
vivres de la terre entière ! On attendra que ces « inconvénients » se
soient manifestés pour s'en occuper, et tant pis s'il est alors trop
tard. Force nous est de constater que les hommes ne savent plus penser
les choses dans leur globalité, que leur attention est entièrement
absorbée par le détail, par la chose à réaliser. Mais que faire d'un
tel constat ? Nous ne pouvons demander aux dirigeants de ce monde
d'avoir une forme de pensée qu'ils n'ont pas !
Chacun est de ce fait renvoyé à lui-même. Car sortir de la prison
des idées préconçues et des schémas préétablis n'est possible que par
des efforts individuels. Mais si l'on s'y emploie et que le regard
s'élargisse, on découvre rapidement qu'il y a des alternatives dans
une situation que l'on souhaiterait stable, faute de pouvoir encore la
transformer de manière raisonnable. On découvre des individus qui ne se
laissent pas entraîner dans la course au profit, mais qui aiment et
soignent leur environnement, qui font en sorte que les hommes puissent
encore trouver une nourriture qui respecte l'humain en eux. La
possibilité apparaît alors de construire doucement une sorte de réseau
parallèle, fait de liens directs et semi-directs entre producteurs et
consommateurs. Ces liens peuvent prendre les aspects les plus divers
d'entraide et d'estime.
S'associer à un tel effort par tous les moyens peut tout d'abord
sembler être une action tout à fait égoïste. Ne veut-on pas en premier
lieu profiter d'une meilleure alimentation que celle dont dispose le
reste de la population ? Ce serait oublier que le simple fait de se
battre pour manger de façon correcte contribue à mieux asseoir dans un
pays les domaines agricoles issus de la volonté libre et individuelle
d'œuvrer pour les hommes et non pour une puissance bien illusoire.
Ilse Démarest. Née à Stuttgart, elle peut, à la fin de la
guerre, passer les trois dernières années de sa scolarité à l'école
Waldorf. Après le baccalauréat, elle entre directement dans la vie
pratique (bureau). Elle vient à Paris en 1953, par besoin
d'indépendance et d'ouverture. La retraite à 55 ans lui permet
d'intensifier son étude de la science de l'esprit.
Un grand merci à Ilse Demarest ;-) Archive de feu le site lesensdenosvies.org
Archive de feu le site lesensdenosvies.org
retour |