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Le soja



Le soja

Ilse DÉMAREST
II*
Site internet de la revue trimestrielle "Esprit du temps" : http://www.chez.com/espritdutemps/
Une autre version a été faite dans le livre "soigner la terre pour soigner l'homme", paru aux éditions Les Trois Arches, actuellement disponible au MCBD 5 place de la gare 68000 Colmar Tél. 03 89 24 36 41


UNE MARCHE VICTORIEUSE VERS L'HÉGÉMONIE


LE GÉNIE DU SOJA

Paru dans la revue L’Esprit du temps N°7. automne 1993.
* La première partie de cet article a paru dans L'esprit du temps, n° 6 (été 1993), pp. 83-95.


Quand on étudie l'histoire du soja au XXeme siècle, on rencontre constamment la même dynamique, comme si le soja était doué d'une sorte de génie de l'opportunité qui lui aurait permis de saisir toutes les occasions - y compris les guerres - propices à son expansion (en jouant des coudes sans scrupules) et de focaliser une grande partie de l'intelligence et du savoir-faire présents dans le monde sur les possibilités qui sont en lui.
Cette plante sait s'introduire par la « petite porte » dans son humble besogne : constituer un précédent cultural et procurer une alimentation riche et bon marché aux animaux et, dans certaines régions, à la popula­tion. Mais à peine est-elle sortie de l'ombre que son allure devient franche­ment guerrière. Dans le milieu qui l'entoure, il n'est question que de conquêtes de marchés, d'offensives, de fronts d'intérêts, d'alliances stra­tégiques, de pressions politiques, d'années-campagne, de batailles, etc. Dans le deuxième des dessins reproduit page 85 qui illustre le commerce international du soja en 1980, les flèches menaçantes font immédiatement penser à un plan stratégique d'encerclement.
Ce n'est pas de cette façon que la pomme de terre, par exemple, et plus tard la tomate, ces deux solanacées, ont envahi le monde. Elles se sont répandues en raison de leur utilité et du besoin qu'avaient les hommes de se nourrir avec peu de moyens et peu de terre. Leur expansion a été paisible quoiqu’inexorable, la première fournissant la base d'une alimenta­tion modeste, la deuxième un agrément de la table. Autant que le soja, elles ont pourtant bouleversé les habitudes d'alimentation humaines et par là exercé une profonde influence sur la nature humaine. Selon Rudolf Steiner, elles ont largement contribué à faire que le matérialisme se soit installé et répandu, sans que son influence ait pu être (ou soit) perçue par la majorité des hommes. On peut d'ailleurs se demander si ces plantes n'ont pas, en un certain sens, ouvert la voie au soja.

LES DÉBUTS

C'est peu de temps après la première Guerre mondiale que le monde occi­dental commence à s'intéresser au soja*. La trituration des graines pour obtenir l'huile qui servait avant tout à la fabrication des margarines s'était avérée rentable. Des usines de trituration s'installent en L'Europe. Elles se fournissent principalement dans une province de Chine, la Mandchourie, berceau du soja. L'Amérique, qui avait commencé à cultiver cette plante pour l'alimentation du bétail en fourrage vert, augmente peu à peu sa production pour répondre à la demande croissante des triturateurs. Il y a en ce moment en Amérique surproduction de blé, de maïs et de coton, et le soja que l'État subventionne dès le début est bienvenu pour occuper les terres en surnombre.

* les faits historiques rappelés dans cet exposé sont en majeure partie tirés du livre Le monde du soja de Jean-Pierre Bertrand, Catherine Laurent, Vincent Leclercq, Paris, La Découverte/Maspero, 1983. (Coll. repères). Nous en extrayons également les cartes repro­duites dans cet article.

Le véritable coup d'envoi est cependant donné lorsque l'American Soybean Association. (ASA) voit le jour. Fondée par des industriels, des agriculteurs et des scientifiques, elle lance un vaste programme de recher­ches tout d'abord sur le résidu, sous-produit du triturage : le tourteau. Ce dernier est en effet riche en protéines et, qui plus est, celles-ci sont proches des protéines animales et peuvent donc être digérées plus facilement par des animaux non ruminants tels que les porcs et la volaille. L'inconvénient majeur de ce tourteau était cependant d'inhiber la croissance des animaux, le contraire donc de ce que l'on voulait. Grâce à des recherches, on trouve assez rapidement le moyen d'en extraire la substance nocive par un procédé appelé le toastage. Ce qui était à l'origine un sous-produit devient alors plus précieux que l'huile de soja elle-même, car il rend possible le développement quasi illimité de l'élevage intensif.
Pendant les années de l'avant-guerre, le tourteau de coton est encore le plus important concurrent du tourteau de soja. Les restrictions à la production de coton décrétées par le gouvernement pour lutter contre la surproduction élimi­nent cette concurrence comme par enchantement. Quand la seconde Guerre mondiale coupe l'Amérique de ses ressources en oléagineux, l'huile de soja devient extrêmement précieuse et l'État prend toutes les mesures possibles pour augmenter la production du soja : prix garantis à la production, prix maximal pour l'huile et le tourteau, subventions aux triturateurs. Ce sont des années d'opulence où les prix des graines et de l'huile font plus que doubler, mais où de nouvelles pratiques voient aussi le jour.
La première de ces pratiques est une conséquence directe de l'intervention de l'Etat dans le domaine économique : contrairement au prix des graines et de l'huile, celui du tourteau est alors plafonné par décret pour faciliter la produc­tion de viande des élevages intensifs. Une faille dans la législation permet cependant aux industriels d'utiliser le tourteau dans la fabrication d'aliments composés pour le bétail. Ils achètent alors toute la production aux prix plafonnés et la mélangent avec d'autres composants pour revendre ce mélange à des prix confortables. La deuxième pratique découle de la puissance économique des industriels créée entre autres par ce biais. Elle consiste à prendre sous contrat des paysans éleveurs. Ces derniers s'engagent à se fournir en matériel, en installations, en jeunes animaux avec leur nourriture auprès de la firme intégratrice qui en contrepartie garantit l'achat des animaux adultes. Cc qui semble d'abord être une facilité pour l'éleveur devient vite un carcan, car il n'a aucune possibilité de discuter de la qualité ni du prix du matériel et des jeunes animaux livrés par la société à laquelle il est lié. II s'endette jusqu'au cou, est souvent obligé de moderniser son installation avant d'avoir amorti l'ancienne et finit par faire faillite. Ces pratiques sont encore en usage aujourd'hui, y compris en Europe, où la procédure est certes moins brutale.

L'EXPANSION

En Amérique, l'augmentation de 50 % du prix de soutien du soja au début de 1942 fait doubler les surfaces de production et on craint de tomber là aussi dans la surproduction. Par chance, il y a cette même année une demande croissante en viandes blanches consécutive au relèvement du niveau de vie, ce qui fait qu'au lieu d'un excédent, il y a finalement pénurie.
Rien ne peut plus maintenant arrêter le soja dans sa conquête du Monde. II révolutionne les habitudes de la production comme celles de la consommation. Le mot de production prend un sens bien plus vaste que ce qu'on entend habituellement sous ce terme. Une fois récoltée, la graine devient matière première d'une vaste « production » industrielle : après en avoir extrait l'huile pour la fabrication de margarines et d'huiles de table très bon marché etc., on obtient le tourteau qui sert à produire davantage et bien plus rapidement des viandes (surtout des viandes blanches), des oeufs et des produits laitiers. Comme on l'a indiqué dans la première partie, la lécithine extraite du soja trouve de multiples utilisations dont le prin­cipal but est de faire baisser le coût de l'alimentation par l'adjonction d'eau qui est fixée par cette substance. La matière protéique végétale (ou MPV) du soja subit des traitements infiniment complexes afin de pouvoir entrer dans la composition des aliments sans que les sens de l'homme puissent la détecter. Le dernier-né des procédés, le cracking, va encore plus loin : il s'agit de fractionner la matière protéique en ses différentes composantes que l'on recompose ensuite au gré de sa fantaisie pour pouvoir proposer au consommateur une variété de choix encore plus grande. C'est en réalité du soja qu'est née la société de consommation avec son cortège de besoins et de gaspillages. Elle a été rendue possible par l'industrie agro-alimentaire qui a su se placer entre le producteur et le consommateur.
Cc modèle d'une nouvelle façon de gérer et d'exploiter le besoin élémen­taire de l'homme: se nourrir, est tout d'abord expérimenté et mûri à l'intérieur des USA. Pour rendre le soja compétitif, les producteurs acceptent de se contenter d'un prix garanti à la production relativement bas jusqu'en 1972. Cela permet aux triturateurs de générer des marges suffisantes pour pouvoir pratiquer une politique de bas prix qui élimine peu à peu les concurrents. De ce fait, l'huile de soja profite bien plus que les autres huiles végétales de l'en­gouement de la population pour les graisses végétales, au détriment des graisses animales. En même temps, la consommation totale de viande augmente en Amérique, mais cette augmentation est proportionnellement bien plus impor­tante pour les viandes blanches, surtout volaille et porc. Or les énormes besoins en tourteau liés à la production de celles-ci sont pour les deux tiers couverts par le soja.
Bien établi à l'intérieur du pays, où toutes ses possibilités d'exploitation peuvent être mises au point grâce à la solidarité de tous les groupes du complexe et à la complicité de l'État, le soja peut envisager de conquérir le marché international.

SES MÉTHODES

Dans l'immédiat après-guerre, le plan Marshall vient en aide aux pays européens qui s'engagent en contrepartie à prendre en considération les intérêts américains, c'est-à-dire à acheter de préférence des marchandises provenant des surplus américains. Ce plan ne rencontre finalement pas le succès escompté. Les usines de trituration reconstruites, les pays européens lancent leurs propres cultures d'oléagineux et se fournissent également en arachide et en coprah dans les anciennes colonies. De ce fait l'importation de graines de soja n'augmente pas outre mesure. Sous la conduite de l'ASA, l'Amérique tire des leçons de ce demi-échec et élabore la loi sur le commerce et l'assistance, la Public Law 480 (PL 480). En vertu de celle-ci, les USA apportent de l'aide aux pays en difficulté en y écoulant les excé­dents agricoles. Les liens politiques qui se créent avec de tels pays sont d'autant plus solides que l'afflux de marchandises, principalement l'huile de soja, produit des changements dans leurs habitudes alimentaires, ce qui permet un écoulement permanent de la marchandise et assure la dépen­dance économique. Des pays comme la Tunisie, avec sa grande production d'huile d'olive vendue jusque-là à bas prix à la population, décident d'importer l'huile de soja américaine pour la mélanger dans une forte proportion à l'huile d'olive pour la consommation intérieure, ce qui permet d'exporter l'huile d'olive pure dans des pays plus riches et de nourrir la population à bon compte.
Si telle est la politique pratiquée envers les pays moins développés, les pays industrialisés se voient sollicités d'une tout autre façon. Là, les techni­ciens de l'élevage intensif, de l'agriculture entièrement mécanisée et de l'industrie agro-alimentaire, en s'appuyant sur des données scientifiques, répandent leur expérience et leur savoir-faire. La spécialisation des cultu­res et des élevages, ainsi que les prix stables et très abordables du soja, sont des moyens tentants de maintenir les prix des denrées alimentaires à un niveau peu élevé. Tout le monde y trouve son compte : l'Amérique exporte le soja ; les paysans éleveurs, les triturateurs et les protagonistes des activités qui en découlent gagnent confortablement leur vie ; toute la vie économique reste compétitive car, en raison des bas prix de l'alimentation, les salaires peuvent être maintenus à un niveau raisonnable.

Dans le jargon commercial, ces différentes façons d'introduire les résultats du complexe soja dans l'ensemble du monde sont appelées les filières du soja. On n'est en droit de parler d'un complexe soja qu'en Amérique et, par la suite, au Brésil, car ce terme recouvre l'ensemble des activités liées au soja, celles qui sont nécessaires à la culture, à la transformation et à la commercialisation - avec la recherche et tous les secteurs concernés. Ce bloc, qui est un véritable organisme, agit par des filières différenciées selon les situations économiques des pays reliés au complexe. Quand on a devant les yeux ces mécanismes, une image apparaît à la conscience, l'image d'une ou de deux grosses racines d'où sortent des racines secondaires pour fouiller le sol dans toutes les directions en un réseau de plus en plus dense. Ce sol, c'est bien entendu toute la surface de la Terre. Et on aimerait bien savoir quelle petit être la plante qui se développe là !

SECOUSSES

Survient alors la révolution socialiste chinoise qui joue, elle aussi, en faveur du soja américain. Cela se reflète clairement dans les deux schémas ci-dessous : en 1939, le commerce du soja a encore comme principale source la Mand­chourie ; à peine 10 % sont fournis par les Etats-Unis. L'Europe est déjà le plus important importateur. En 1980, l'image du flux commercial s'est totalement inversée. La révolution conduit la Chine à l'expropriation des terres et à leur redistribution à une population devenue incroyablement dense. Si l'extrême parcellisation des terres qui en résulte permet de mieux nourrir cette popula­tion, toute production massive devient impossible. La Chine s'est elle-même éliminée des exportateurs et devient même par la suite importatrice de soja. La grande production américaine de tourteaux ou de graines servant à sa fabrica­tion, dont une part assez importante est déjà assurée par le Brésil et l'Argentine, se dirige principalement vers l'Europe, mais également vers le Japon qui suffi­sait jadis à ses propres besoins. Ce pays avait en effet cédé à l'argumentation américaine, selon laquelle il valait mieux concentrer tous les efforts sur l'indus­trialisation et l'installation d'usines de trituration. Ces dernières seraient four­nies en graines de soja par les USA et alimenteraient les élevages intensifs, pourvoyeurs de viandes. Il est à noter que le dessin ne tient pas compte du commerce de l'huile, devenu pour ainsi dire un sous-produit du soja et qui se dirige vers les pays du tiers monde.



Le commerce international du soja en 1935-1939 (en milliers de tonnes).



A PE 0: AUTRES PAYS d'EUROPE de l'OUEST

Le commerce international du soja* en 1980 (en milliers de tonnes).
* Comprend les échanges de tourteaux, en équivalent graines.

En 1973, le monde entier est subitement placé devant la réalité, celle de sa complète dépendance par rapport aux USA. Il a suffi d'une année de séche­resse en Afrique qui annulait la récolte de l'arachide, d'une importante commande imprévue de soja de la part de la Russie, d'une superficie de planta­tion de soja calculée trop étroitement, et voilà que les USA redoutent que toute exportation de soja ne provoque une pénurie à l'intérieur du pays. Ils déclarent alors l'embargo sur le soja, ce qui sème la panique dans les pays importateurs qui voient leurs élevages intensifs condamnés à la famine avec tout ce que cela entraîne de conséquences politico-économiques. Heureusement, la situation s'avère moins catastrophique qu'on ne l'avait craint tout d'abord. Les mesures américaines sont rapidement assouplies et il n'y a pas réellement rupture d'approvisionnement. Par contre, une incroyable flambée des prix a eu lieu et, si ceux-ci, une fois la crise passée, redescendent, cela n'ira jamais en-dessous d'une fois et demie à deux fois leur prix ancien.

STABILISATION: LES DEUX BLOCS

Ce réveil brutal des pays industrialisés révèle à l'Amérique et plus précisé­ment à l'ASA que la bataille est gagnée, que le soja qu'elle tient entièrement entre ses mains fait désormais la pluie et le beau temps sur terre. Le temps des sacrifices est révolu, les prix s'ajustent à la demande (il serait faux de parler d'offre et de demande comme on le fait habituellement, car l'offre est large­ment maîtrisée et finement calculée, tandis que la demande, comme nous l'avons vu, est savamment entretenue). Un danger semble encore surgir du côté du Brésil qui avait mené une politique d'expansion de la culture du soja et qui, profitant de la crise, fait tout pour se tailler sa part dans ce commerce.
Mais la concurrence du Brésil et plus tard celle de l'Argentine s'avèrent au contraire bénéfiques. En raison de leur politique, ces pays, comme nous le verrons plus loin, deviennent importateurs d'autres denrées américaines excédentaires. Les débouchés du soja ne cessent de s'étendre. Nous voyons l'URSS par exemple importer des quantités de plus en plus importantes de soja pour faire face à sa promesse de relever le niveau de vie de la popula­tion. Les grands élevages intensifs installés à cet effet ne peuvent être alimentés par la production intérieure, ce qui par ailleurs serait tout à fait possible. La patrie du communisme doit alors aller jusqu'à traiter avec les généraux argentins, ennemis jurés de son idéologie.
Ainsi se trouvent face à face un bloc producteur de soja, l'Amérique du Nord et du Sud, et le reste du monde qu'on peut appeler le bloc consom­mateur. Cette situation, dans laquelle un seul continent pourvoit aux besoins fondamentaux de toute la terre, ne peut plus être modifiée sans que s'effondre l'équilibre économique mondial.

Depuis le choc de l'embargo, les pays riches tentent bien sûr de sortir de cette dépendance en cherchant soit à remplacer le soja par une plante similaire cultivée sur leur propre sol, soit à planter le soja là où le climat le permet (c'est l'Italie qui assure actuellement la quasi totalité de la production européenne de soja), ou encore à élaborer de nouvelles variétés de cette plante qui puissent être cultivées dans des conditions climatiques moins favorables. Les statistiques allant jusqu'en 1991 sont cependant sans équivoque: vingt ans après l'embargo, les objectifs sont loin d'être atteints en Europe. Si la production mondiale de colza, de tournesol, de coton et d'arachide, tous pourvoyeurs de tourteau, montre depuis 1980 une légère progression, le soja couvre à lui seul toujours plus de la moitié du total; sa part représente donc plus que celle des quatre autres plantes ensemble. En ce qui concerne la consommation de tourteau, dans la CE de 1973 à 1990, le tourteau d'arachide disparaît presque totalement, ceux de tournesol et de colza progressent légèrement, tout comme celui de soja qui couvre en 1990 encore 70 % des besoins. Les importations de soja dans la CE sont stables tout en progressant et représentent 77 % de la totalité des graines importées. On peut constater que le commerce du soja à l'intérieur des pays européens a progressé notablement, sans que l'on puisse constater une diminution des importations hors CE. Partiellement en raison de l'accroisse­ment de nos besoins, les grands efforts faits n'ont pas encore été suffisants pour nous sortir de notre dépendance.

FRAGILITÉS

Il ne faut pas pour autant croire qu'il y ait dans cette bataille pour l'hégémonie mondiale des vainqueurs et des vaincus. Les pays du bloc producteur ont eux aussi leurs épines plus ou moins douloureuses. Pour les USA, le bien-être dépend de l'existence et de la santé des pays consomma­teurs et si la situation devait un jour basculer, ils en pâtiraient autant et seraient entraînés dans la chute.
Pour le Brésil, la situation est plus préoccupante, ceci déjà à l'intérieur du pays. La politique d'expansion commerciale fondée sur le développe­ment du soja a privé le pays de la presque totalité de sa production vivrière. Par le biais des subventions accordées essentiellement aux riches domaines producteurs et du fait de la mécanisation que cette culture nécessite, le soja a chassé des terres le paysan modeste qui approvisionnait les villes. Il faut maintenant réinvestir les bénéfices de l'exportation du soja dans l'importation de blé, de haricot, etc. En 1973, le Brésil avait décidé d'installer des usines de trituration pour exporter aussi des produits transformés. Ces installations se sont avérées trop importantes pour la seule production intérieure. Elles rendent donc nécessaire l'importation d'une partie des grains à triturer. C'est principalement le pays voisin, le Paraguay, qui y pourvoit, car le climat et les terres des deux côtés du fleuve frontalier, le Paraguay, sont pareillement propices à cette culture. Cette situation et le fait que l'Etat brésilien continue à subventionner fortement la production du soja semble y avoir conduit à un trafic illégal peu commun : des camions entiers de soja traverseraient nuitamment le fleuve pour augmenter la récolte et les subventions des paysans côté Brésil, tout en rapportant côté Paraguay plus gros que par la voie de l'exportation officielle. Mais le Brésil ne fait pas qu'exporter : la moitié de la production d'huile de soja est consommée à l'intérieur du pays où elle est la seule que l'on trouve couramment. Le tourteau va aussi dans les élevages avicoles du pays (poulets congelés destinés au Moyen-Orient). Il faut donc décider au niveau gouvernemental quelle part de la production et de la transformation peul aller à l'exporta­tion et quelle autre doit être destinée à la consommation intérieure. La moindre erreur peut conduire à des révoltes (ou à des pertes). Dans ce pays, le soja a en effet encore creusé l'écart entre riches et pauvres. Nous sommes loin d
'un
climat de détente.
Chaque pays présente une situation différente, mais partout nous pou­vons percevoir une extrême fragilité du système actuel qui est censé garantir au monde entier " le pain quotidien ". Ce ne sont pas seulement des océans qui séparent le consommateur du producteur ou l'animal à élever de la source de sa nourriture, mais aussi des usines extrêmement sophistiquées, qui seules peuvent rendre l'aliment consommable. A cela s'ajoute le fait qu'avec ses décisions qui sont largement influencées par toutes sortes de motifs extérieurs, la politique intervient encore bien plus fortement dans ce domaine qu'ailleurs. Est-ce parce que le soja, comme nous avons cru pouvoir le comprendre en observant cette plante, a un côté illusionniste et qu'il se prête à toutes les manipulations? Toujours est-il qu'il suffirait d'un rien ou d'un malheureux concours de circonstances - sans parler de catastrophes plus importantes - pour mettre en péril tout notre système alimentaire. Déjà si une année, pour une raison ou une autre, le soja n'arrivait pas à maturité, nous serions privés de toute semence, puisque sa graine perd très vite son pouvoir germinatif. D'un autre côté, on peut espérer aussi que les liens économiques, si étroits, mettront un frein efficace à toute belligérance possible.

CONCLUSION

Le soja nous donne l'image d'un être qui est entièrement préoccupé par ce qui est sa tâche : introduire l'azote dans la terre. De ce fait, cette plante ne s'ouvre pas à son environnement cosmique : aussi la beauté du cosmos ne peut-elle trouver son reflet dans sa fleur ou son feuillage. Le « monde du soja » dans notre civilisation ne présente-t-il pas un caractère similaire ?
Partout nous trouvons les mêmes schémas de pensée : produire et encore produire, qu'importe si cela fait mourir la terre, ruine la constitu­tion de l'homme, fragilise à l'extrême l'approvisionnement en vivres de la terre entière ! On attendra que ces « inconvénients » se soient manifestés pour s'en occuper, et tant pis s'il est alors trop tard. Force nous est de constater que les hommes ne savent plus penser les choses dans leur globa­lité, que leur attention est entièrement absorbée par le détail, par la chose à réaliser. Mais que faire d'un tel constat ? Nous ne pouvons demander aux dirigeants de ce monde d'avoir une forme de pensée qu'ils n'ont pas !
Chacun est de ce fait renvoyé à lui-même. Car sortir de la prison des idées préconçues et des schémas préétablis n'est possible que par des efforts indivi­duels. Mais si l'on s'y emploie et que le regard s'élargisse, on découvre rapide­ment qu'il y a des alternatives dans une situation que l'on souhaiterait stable, faute de pouvoir encore la transformer de manière raisonnable. On découvre des individus qui ne se laissent pas entraîner dans la course au profit, mais qui aiment et soignent leur environnement, qui font en sorte que les hommes puis­sent encore trouver une nourriture qui respecte l'humain en eux. La possibilité apparaît alors de construire doucement une sorte de réseau parallèle, fait de liens directs et semi-directs entre producteurs et consommateurs. Ces liens peuvent prendre les aspects les plus divers d'entraide et d'estime.
S'associer à un tel effort par tous les moyens peut tout d'abord sembler être une action tout à fait égoïste. Ne veut-on pas en premier lieu profiter d'une meilleure alimentation que celle dont dispose le reste de la popula­tion ? Ce serait oublier que le simple fait de se battre pour manger de façon correcte contribue à mieux asseoir dans un pays les domaines agricoles issus de la volonté libre et individuelle d'œuvrer pour les hommes et non pour une puissance bien illusoire.


Ilse Démarest. Née à Stuttgart, elle peut, à la fin de la guerre, passer les trois dernières années de sa scolarité à l'école Waldorf. Après le baccalauréat, elle entre directement dans la vie pratique (bureau). Elle vient à Paris en 1953, par besoin d'indépendance et d'ouver­ture. La retraite à 55 ans lui permet d'intensifier son étude de la science de l'esprit.


Un grand merci à Ilse Demarest ;-) Archive de feu le site lesensdenosvies.org
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